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  • Clara

BANLIEUE

J’ai écrit ce texte suite à une conversation avec ma meilleure amie sur la difficulté d’engager une discussion sur les milieux sociaux, étant tous autant que les autres coincés dans nos propres positions.

Je suis née et ai vécu pendant dix-huit ans à Nanterre, dans le 92, à l’Ouest de Paris. Nanterre est une ville particulièrement diversifiée. Il y a le centre, populaire et assez mignon, avec des immeubles bas et colorés. Il y a la gare et le quartier de Nanterre-Ville, que je connais assez peu. Il y a Nanterre-Préfecture, la « city » de la ville. Il y a le quartier Pablo Picasso, avec les Tours Nuages, des HLM très connus pour leur côté autrefois novateur, mais qui se dégradent petit à petit, menacés d’être détruits, coincés entre Nanterre-Pref et La Défense. C’est le quartier le plus difficile de la ville, la population y est globalement pauvre, et il compte de nombreux faits divers à son actif. Il y a Nanterre-Université. Et il y a le quartier où j’ai grandi, à la bordure de Suresnes et Puteaux, un quartier de pavillons où trois commerces se battent en duel.

Je n’avais jamais ressenti ni ne m’étais jamais vraiment identifiée à l’ennui de la banlieue jusqu’à mes années de collège. A l’école primaire, j’étais entourée d’amis vivant à quelques minutes de chez moi. Nous partagions les mêmes choses, même si nous ne vivions pas forcément les mêmes choses à la maison, mais ça, nous ne le savions pas encore vraiment. Ou du moins, nous n’en parlions pas. J’avais adoré mes années de primaire. Je m’y étais fait beaucoup d’amis, avec qui je n’avais pas forcément gardé contact par la suite, mis à part via les réseaux sociaux, plus tard. Au collège, j'avais vécu et évolué dans une bulle privilégiée au beau milieu de Nanterre. L’Ecole de danse de l’Opéra est située à Nanterre-Préfecture, à quelques secondes de la station de RER, au beau milieu des HLM. Les élèves y entraient et en sortaient sous le regard des habitants de ces immeubles, dont les enfants allaient pour la plupart au collège public d’à côté. Alors qu’eux faisaient du skate, fumaient et portaient des jogging (ou pas), nous débarquions avec nos jeans serrés, nos cheveux tirés en arrière et nos sacs Repetto. Nos parents nous déposaient en voiture devant l’école ou nous accompagnaient à pieds du RER jusqu’à l’entrée. C’était un peu comme si nous passions de chez nous à l’école directement, sans se soucier de ce qui pouvait se trouver sur notre trajet. En seconde, une fille de mon cours d’anglais qui habitait dans un de ces HLM m’avait dit « ah ouais, t’étais dans l’école bizarre là ? » J’avoue, on devait paraître bizarres. Pendant ces années, j’avais fantasmé sur Paris. Mes meilleures amies habitant presque toutes à Paris, dès la cinquième, nous passions nos journées du samedi à visiter la ville, à dormir chez l’une ou chez l’autre. Je passais donc sans transition de mon quartier pavillonnaire, à une école élitiste, à la magnifique ville de Paris (souvent ses beaux quartiers d’ailleurs, rarement ses quartiers populaires, jusqu’à très récemment, et encore), dans les beaux appartements chaleureux de mes amies. De fait, je portais un regard vide, voire méprisant sur ma banlieue. Je la trouvais morne, sans vie, sans intérêt, assez laide, et profondément ennuyeuse. Je passais mon temps à me demander pourquoi mes parents avaient choisi de s’y établir. En arrivant au lycée, un établissement public à Suresnes, situé à dix minutes à pieds de chez moi, je baignais toujours dans cet état d’esprit. Je disais à qui voulait l’entendre que mes amies étaient parisiennes, que je ne passais pas un seul de mes week-end hors de la capitale. J’en tirais une certaine satisfaction, une certaine fierté, une certaine supériorité même. Même si j’en étais consciente, je n’avais pas encore suffisamment de recul ni assez de connaissances pour me rendre compte de mon propre mépris. Je n’avais pas encore compris que mon parcours m’avait rendu chanceuse, de plein de manières différentes.

En seconde, j’ai découvert le zonage. Je suis devenue amie avec une fille et un garçon qui avaient toujours vécu à Nanterre et qui venaient de collèges publics de Nanterre et Rueil. La proximité que j’ai développée avec le garçon m’a permis de découvrir beaucoup de choses. Je n’avais jamais vraiment fait l’expérience typique de l’adolescence, de banlieue pourquoi pas, si cela veut vraiment dire quelque chose. Les seules soirées auxquelles j’avais été jusque-là étaient des « boums », où je dansais avec mes amies en mangeant des bonbons, pendant que nos parents discutaient dans la cuisine. J’aimais énormément ces soirées. Je n’avais presque jamais menti à mes parents. Je n’avais jamais essayé la cigarette, ni la drogue, ni bu d’alcool dans d’autres circonstances qu’avec ma famille ou mes meilleurs copines. Avec ce garçon, j’avais rapidement fumé mes premières cigarettes, puis mes premiers joints, sous des abri-bus, dans des parcs, sur des marches, à la récré, dans mon jardin. J’avais été à ma première soirée avec de l’alcool, des fumeurs, du rap. J’avais découvert l’art de sortir le soir et la nuit juste pour zoner dehors, quand mes parents croyaient que j’allais travailler chez une amie, ou que je dormais chez les amies qu’ils connaissaient. J’ai découvert les effets de tous ces nouveaux trucs. J’ai appris à aimer, puis à ne plus aimer ça.

J’ai appris à mieux appréhender l’ennui de la banlieue au lycée. Le lycée, c’est une période étrange, parce qu’elle correspond, pour les plupart des jeunes, à un âge plus libre, tout en correspondant à des années durant lesquelles personne n’a grand-chose à faire. Dans un lycée public moyen, voire médiocre de banlieue, le travail demandé est assez maigre, l’exigence assez basse, les emplois du temps peu contraignants, tout en restant cadrés. On se laisse traîner, au lycée. Les cadres de vie déjà mis en places sont là pour te dicter où aller, quoi faire. Il y a peu de place pour une réelle autonomie, une réelle prise de responsabilités. Les plus courageux peuvent choisir de se bouger d’eux-mêmes, mais il est relativement facile de vivre ses années de lycée en suivant les sentiers tous tracés, pour ceux qui ont la chance de réussir à s’adapter à ces sentiers. En seconde, c’est exactement ce que j’ai fait. J’allais en cours, je faisais le travail demandé, mais pas plus, j’avais mes petites activités en dehors du cadre scolaire, et j’avais mes potes, mes nouveaux potes surtout, qui prenaient beaucoup de place. J’ai alors pu constater ce que l’ennui pouvait engendrer chez les jeunes de mon âge. Quand j’avais demandé pour la première fois à mon ami pourquoi il fumait, il m’avait répondu que c’était à cause du stress. Mais quand il avait commencé à disparaître sous l’emprise de la drogue, à en devenir complètement dépendant, jusqu’à devenir aliéné, je m’étais demandée si le stress était vraiment la bonne réponse. J’ai côtoyé tellement de gens dépendants et enfermés dans la drogue, au lycée. Il y avait ce garçon d’abord, qui le premier m’avait introduit à ce genre de pratiques, et qui était passé en l’espace de trois ans d’un garçon brillant, drôle et intelligent à un légume marqué physiquement et mentalement par ses mauvaises habitudes. J’avais compris qu’il se réfugie dans la drogue, à l’époque où c’était encore de la drogue douce, parce qu’il avait une situation familiale compliquée, un environnement assez bancal, pas très stimulant même si, honnêtement, il y avait vraiment pire. Mais quand tout avait commencé à dégénérer, j’avais compris à quel point l’ennui et le manque d’un encadrement sain pouvaient engendrer des conséquences dramatiques. La drogue était devenue sa seule source d’occupation, sa seule source d’intérêt, son seul sujet de conversation. Tout tournait autour. En dehors de l’aspect indéniablement addictif de la drogue qui mène à une puissante spirale de dépendance, j’ai réalisé à quel point être occupé à notre âge était important. S’il avait eu d’autres choses à faire, d’autres choses qui lui tenaient à coeur, il n’en serait peut-être pas arrivé là. Et c’était le problème de la plupart des personnes victimes des mêmes fléaux. Un autre de mes amis avait décidé d’intégrer un lycée pro de mode, dans lequel on l’imaginait tous assez bien, étant un genre d’archétype du fuck boy gay très préoccupé par son apparence et son image. Mais il avait complètement décroché, au final. D’abord, il avait commencé par fumer des joints. Puis, il s’était mis à en fumer de plus en plus. Par la suite, il avait découvert les drogues dures, s’en était procuré, avait découvert toute la société marginale des soirées techno dans des hangars, des sous-sols ou des champs en banlieue, des soirées qui duraient tout un week-end, avec des afters qui se poursuivaient jusqu'à dix-sept heures dans des immenses appartements parisiens, toujours rythmés par la drogue et l’alcool. Il avait abandonné l’école et raté son bac. Il n’a aucune idée de quoi faire plus tard, ne sait pas ce qu’il aime. Je crois qu’il a juste admis qu’il aimait ne pas penser, ne pas réfléchir. Parfois, se perdre semble être la seule solution. Et puis, j’ai découvert un autre cercle, celui des potes d’un de mes amis de seconde. Je m’y suis intégrée parce que je suis devenue très proche d’un garçon de mon lycée en terminale. Même si, à première vue, ils se ressemblaient tous par leur attrait commun pour la drogue, pour la musique, pour les jeux vidéos, il y avait un peu de tout dans ce groupe. Ils avaient presque tous un an de plus que moi et étaient presque tous en première année d’études, à l’exception de mon pote de seconde, qui avait retapé son année et s’était retrouvé avec nous. Il y avait deux garçons en études de médecine, qui s’en sortaient super bien. Il y en avait un qui avait fait une année de fac scientifique avant de changer complètement de voie et de commencer une prépa littéraire. Il y en avait un en STAPS, qui se blessait constamment parce qu’il faisait le con tout le temps. Il y avait l’un des plus gros crack-head de mon lycée, qui retape son bac cette année dans les mêmes cours du soir que mon pote de seconde, qui n’a même pas eu les rattrapages, alors que ce sont des mecs vraiment intelligents. Et il y avait moi, au milieu de tout ce bordel de joints, de bières, de manettes de jeux vidéos, de sons des $uicide Boys, qui ne tirait plus sur un seul ter depuis deux ans, qui ne buvait presque plus, accrochée à mon paquet d’indus. Côtoyer ce groupe de mec a été une révélation pour moi parce que j’ai réalisé à quel point la drogue pouvait avoir pitié et préserver, voire renforcer certaines choses. Ces mecs avaient sûrement dû dealer à un moment, consommaient près de vingt gramme de beuh par semaine, quand ils avaient le fric pour la privilégier au shit, avaient des situations familiales et personnelles plus sombres et plus compliquées les unes que les autres, galéraient plus ou moins dans leurs études, et pourtant, c’était des mecs vraiment bien. Ils étaient respectueux, drôles, fédérés par la musique, solidaires entre eux, et très, très, très chill. Ils semblaient satisfaits de vivre là où ils vivaient, parce qu’ils y avaient toujours vécu, qu’ils y avaient leurs habitudes, leurs endroits, leurs potes. Mon pote de seconde m’avait dit une fois qu’il trouvait même bizarre d’aller dans Paris. J’avais toujours été reconnaissante de leur accueil, alors que je ne partageais presque rien avec eux, à part la musique peut-être, un même humour, et un environnement à peu près similaire, mais qui n’avait pas les mêmes couleurs pour eux et pour moi. Aussi stupide que cela puisse sonner, ces mecs m’ont donné foi en la banlieue, en ses dérives, en son ennui. Ils m’ont fait voir de plus près cet espèce d’esprit communautaire forgé par des années d’amitié, des années à zoner.

Encore aujourd’hui, si on me demande pourquoi j’aime autant Nanterre, et La Défense, et Suresnes, je ne crois pas pouvoir répondre en donnant des raisons, des faits précis. Je crois que j’ai finalement commencé à aimer autant Nanterre parce que je me suis rendue compte d’à quel point c’était chez moi, à quel point les relations que j’y avais vécues m’en avaient donné une image apaisante et affective. J’ai compris récemment en quoi ressentir de la fierté à dire d’où l’on vient est quelque chose de très puissant. Parce que ça veut dire qu’on a la chance de pouvoir s’approprier un endroit par la connaissance qu’on en a, par la familiarité qu’il nous évoque. Je me suis rendue compte du nombre de choses que j’avais vécues à Nanterre, du nombre de souvenirs que je pouvais relier à Nanterre. Je l’ai compris et figé en l’écrivant, en le décrivant beaucoup, en levant le nez vers les tours de La Défense, en prenant le bus, en empruntant les mêmes rues tous les jours, en passant des heures assise sur la pelouse de la terrasse du Fêcheret. Aujourd’hui, quand je pense à chez moi, je pense aux cafés à Suresnes, à mes trajets à pieds de retour de soirée, aux clopes du dimanche soir avec Isciane dans notre rue, au rap, au lycée, aux potes. Je visualise les visages de tous les gens que j’aime et que je connais qui, à l’heure qu’il est, doivent sûrement être chez eux, ou trainer à tel endroit, prendre tel bus, aller voir telle personne, et ça me rappelle à quel point c’est réconfortant de savoir qu’il y aura toujours un endroit qui, tellement je le connais bien, sera toujours chez moi. Avec sa dose de calme, de glauquerie, et de diversité.

C’est un sujet très puissant, la banlieue, aujourd’hui. Qu’elle provoque le dédain ou la fascination, je crois qu’elle a forcément fait au moins l’objet d’un questionnement dans l’esprit de chaque citadin. Ca me semble difficile d’aborder ce sujet, aujourd’hui. Peut-être que c’est parce que la notion de banlieue s’est accompagnée de plein d’autres choses qui pervertissent encore plus le débat. A la base, dans les années 60-70, la banlieue et les grands ensembles étaient synonymes d’uniformisation et de confort. C’était un genre de nouvel espoir, un moyen pour des familles d’occuper des appartements à eux, assez modernes pour l’époque. Des intellectuels se déplaçaient vers la banlieue. Puis, l’attraction du centre a repris le dessus. Et aujourd’hui, presque tout est tourné vers le centre. Pourtant, tout me semble plus compliqué. On ne glorifie pas seulement le centre. On ne méprise pas seulement la banlieue. On a, il me semble, mixé les deux d’une manière bancale et maladroite. Peut-être que le débat s’est cassé la gueule parce que se vanter d’être pauvre, ou au moins « dans la merde » est devenu une mode, un argument. Peut-être que la pauvreté, la précarité, et par (très large) extension, la banlieue, sont devenus attrayants parce qu’ils sont synonymes de liberté, de nonchalance, de naturel, d’une autre jeunesse, d’un esprit communautaire, d’un non-respect des règles qui excite et donne envie. Peut-être que maintenant, les milieux se confondent, ou plutôt veulent se confondre et n’y arrivent toujours pas vraiment, surtout en ce qui concerne ma génération. Les filles des arrondissements riches de Paris se mettent à porter des joggings et à parler comme des « racailles » parce qu’elles trouvent ça stylé. Des adolescents se lancent dans le rap, et font des sons dans lesquels ils disent qu’ils niquent les condés, qu’ils bicravent dans des parcs la nuit, qu’ils ont connu la hess, qu’ils doivent mettre la daronne à l’abri, qu’être sobre c’est surfait, alors qu’ils vivent dans un pavillon de banlieue aussi banal que le mien, avec des parents aussi équilibrés que les miens. Mais je ne juge pas, puisque j’y participe ; c’est quand même étrange, quand on y réfléchit, que je me sente porteuse de la mission de signaler la différence entre les banlieues, entre Versailles et Nanterre, auprès de mes pairs. C’est quand même étrange de clamer que Nanterre, c’est pas non plus une banlieue « facile », quand on a vécu dans un pavillon toute sa vie. De l’ « autre côté », à l’opposé de tous ces gens qui font semblant, ou à moitié semblant, comme moi, il y a ceux qui dealent vraiment, qui se droguent vraiment, qui sont peut-être un peu dans la merde, et qui sont des gens « normaux ». Personne n’aime l’image des boîtes dans lesquelles on met les gens, parce que cette image n’existe pas vraiment. Bien sûr, il y a des banlieues dites « chaudes », où il y a du trafic, de la violence, une grande précarité, des échecs scolaires, des familles bancales. Mais il y a du trafic, des échecs scolaires, des familles merdiques partout ailleurs. La violence et la précarité en moins, peut-être, et encore. C’est à cause de ce « et encore » qu’il est justement impossible d’utiliser des boîtes. Et puis, il y a beaucoup de choses injustes, quand même. C’est nul que personne n’ait les mêmes chances. C’est nul que tout le monde n’ait pas accès aux mêmes moyens, à la culture. Forcément, moins les gens ont accès à ces choses, moins ils ont de chance de recevoir une éducation qui leur permet d’aller « loin ». Evidemment que, si tout le monde était riche, tout le monde aurait les moyens d’être brillant. Tout le monde ne s’en donnerait pas forcément les moyens, mais quand on la possibilité d’y avoir accès, on peut toujours les utiliser.

La peur, aussi, c’est un problème. C’est fou comme les gens, comme les jeunes ont peur, aujourd’hui. Je ne m’étais jamais inquiétée de me balader seule dans la rue la nuit, de prendre les transports tard, d’attendre le bus à La Défense avant que mes amies me disent que c’était dangereux, et que leurs parents ne le leur permettaient pas. Je crois que les gens ont peur parce qu’ils se posent trop de questions. Je n’ai jamais trouvé d’utilité à imaginer tous les scénarios dramatiques possibles, à caractériser tel endroit ou telle circonstance de « dangereux-se ». Je n’ai jamais trouvé d’utilité à sortir des statistiques et des pourcentages de chance de se faire agresser selon les villes, selon les arrondissements, selon les quartiers, selon les endroits, selon les heures. Les gens sont influencés par l’image que les autres ont d’eux. Une personne dite violente restera violente si on la considère ouvertement comme telle. Un quartier restera violent et précaire si on ne le regarde pas, ou au minium de travers, si on le contourne, si on ne s’en occupe pas. Les gens constatent beaucoup, aujourd’hui. Ils aiment bien mettre des mots sur les faits, engager des débats. Mais ils ne font pas grand-chose. Ils constatent, prennent peur, évitent et rentrent chez eux.

Je constate en permanence à quel point tous ces sujets — l’appropriation culturelle, les différences de milieux sociaux, le comportement des gens face à ces différences — s’imposent souvent à moi et me donnent autant envie de débattre. Je ressens de la violence, parfois, à l’encontre des gens qui n’ont pas su acquérir une certaine conscience de leur condition, qui n’ont pas appris, au-delà d’être tolérant, à se taire quand ils ne connaissent pas. J’enfonce une porte ouverte en disant que l’ignorance fait mourir les débats et la tolérance. Mais c’est vrai. Et c’est difficile à gérer quand on est soi-même une jeune fille qui n’a ni totalement sa place chez les bourges, ni totalement sa place parmi les banlieusards moyens ou pas moyens. J’ai parfois l’impression d’être obligée de défendre ou de me battre contre l’opinion des deux côtés. Je crois que ma chance tient dans ma capacité à être à peu près à l’aise dans les deux milieux, même s’il n’y en a en fait pas que deux dans ceux que j’ai cités.

J’aimerais savoir exprimer à quel point ce que je ressens à propos de la banlieue (terme que j’aurais aimé formuler autrement d’ailleurs), est complexe et subtil. Je suppose que la manière la plus simple de résumer est que rien n’est jamais ni tout noir ni tout blanc. Les choses sont toujours différentes, les critères sociaux et culturels influent toujours sur tout, et pourtant, j’ai l’impression que la normalité est partout. Je sais qu’être normal ne veut pas dire grand-chose. J’assimile la normalité à la détente, au calme, au self-awareness dont certaines personnes font preuve face à leur condition. C’est rafraichissant et rassurant de pouvoir discuter avec des gens riches ou des gens pauvres qui ont conscience du reste, qui ont comme une vision globale de tout le reste, qui ne comprennent pas complètement mais au moins essayent de comprendre et respectent le reste. Mais malheureusement, c’est rare.


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I was born and raised in Nanterre, in West Paris. I lived there for eighteen years. Nanterre is a peculiarly diversified city. There is the center, popular and pretty cute, with its low and colorful buildings. There is the neighborhood of Nanterre-Ville station, that I do not know very well. There is Nanterre-Préfecture, the « central business district » of the city. There is the neighborhood named Pablo Picasso, with its « Tours Nuages », a block of social housings well-known for their once-innovative aspect, now degrading bit by bit, threatened to be wiped out, stuck between Nanterre-Préfecture and La Défense. It is the city’s most difficult neighborhood; its inhabitants are globally poor; it witnessed numerous crimes and violence. There is Nanterre-Université. And there is the neighborhood I grew up in, siding Suresnes and Puteaux, a residential area where three shops fight a duel.

I had never felt nor identified to the suburb’s boredom until my middle school years. In primary school, I was surrounded by friends living a few minutes away from my house. We shared the same things, even if we did not necessarily experience the same things at home, but we did not know about that yet then. Or at least, we did not talk about it. I really enjoyed my primary school years. I made a lot of friends that I did not necessarily keep contact with later on, except via social media, years later. In middle school, I grew and evolved in a privileged bubble in the midst of Nanterre. Paris Opera Ballet School is located at Nanterre-Préfecture, a few seconds away from the RER station, right in the middle of social housings. The students would come and go under the inhabitants’ gaze, whom children often went to the public middle school nearby. While they would skate, smoke and wear joggings (or not), we would walk in with our skinny jeans, our pulled back hair and our Repetto dance bags. Our parents would drop us in front of the school or walk us straight from the RER to the door. It is a bit as if we were moving from our home to the school directly, without caring about what could be found on our way. In tenth grade, a girl from my English class who lived in those social housings told me: « oh yeah, you went to that weird school right? » I have to admit, we looked weird. For years, I fantasized about Paris. My best friends were all living in the capital; starting from seventh grade, we would spend our Saturdays visiting the city, sleeping at each other’s house. Therefore, I was moving without transition from my residential area, to an elitist school, to the wonderful city of Paris (often its wealthy areas though, rarely its popular neighborhoods, until very recently… but yeah, mostly the wealthy ones), to my friends’ beautiful and warm apartments. De facto, I would scowl, see my suburb with despising eyes. I regarded it as dull, lifeless, bland, pretty ugly, and profoundly boring. I would spend my time wondering why my parents had chosen to move there in the first place. When I started high school, a public establishment in Suresnes, located ten minutes away from my house, I was still bathing in this state of mind. I would brag to who would listen to me that my friends were Parisians, that I was not spending one single weekend away from the capital. I would gain a certain satisfaction from it, a certain pride, if ever a certain superiority. Even if I was aware of it, I had not stood back enough yet, nor gained enough knowledge to realize my own despise. I had not understood yet that my journey had made me lucky in many ways.

In tenth grade, I discovered what the word « zoning » meant. I became friends with a boy and a girl, born and raised in Nanterre just like me, coming from public middle schools in Nanterre and Rueil. The proximity I developed with the boy allowed me to discover a lot of things. I had never experienced the typical teenagehood lifestyle, that we could call suburban, if it means anything. The only parties I had gone to so far were childish dancing nights, where I would dance with my friends and eat candies, while our parents were chatting in the kitchen. I really enjoyed those nights. I had almost never lied to my parents. I had never tried cigarettes, nor did drugs, not drunk alcohol in other circumstances apart from family dinners and sleepovers. In this boy’s company, I quickly smoked my first cigarettes, and my first joints, under bus stops, in parks, on steps, at lunch break, in my backyard. I went to my first party with alcohol, smokers, rap. I discovered the art of going out at night just to hang out when my parents thought I was studying at a friend’s, or sleeping at friends’ they knew of. I discovered the effects of those new stuff. I learned how to like them, and stop liking them.

I learned how to grasp the suburb’s boredom better in high school. High school is a strange time, since it corresponds, for most young people, to a freer age, while matching years during which no one has nothing special to do. In an average, if ever mediocre public high school, the workload is pretty thin, expectations pretty low; schedules are little burden although staying framed. We go with the flow, in high school. Our life framework is put in place in order to dictate us where to go, what to do. There is little room for actual independence, for actually enhancing responsibilities. The bravest ones can choose to man up and take action, but it is relatively easy to go through high school following the trails all the way, at least for those who have the chance to succeed in adapting to those trails. In tenth grade, that is exactly what I did. I would go to school, do the work, but no more; I had my little extracurricular activities, and I had my friends, especially new ones, who had begun to take a lot of space. I then witnessed what boredom could lead to among young people my age. When I asked my friend for the first time why he smoked, he blamed stress. But when he began to disappear under drugs’ sway, to become completely dependent, addict, to the point of alienation, I started to wonder if stress was the right answer. I hung out with so many drugs dependent people, stuck in their addiction, in high school. First, there was this boy, who first initiated me to that kind of habit, and who had gone, in less than three years, from a bright, funny and smart boy to a physically and mentally marked vegetable. I had understood then that he would find shelter in drugs at the time where it was still soft drug; his family situation was complicated, his environment pretty flawed and not very stimulating, even though, if I am being honest, it could have been worse. But when everything started to decay, I saw what terrible consequences boredom and lack of a healthy environment could entail. Drugs turned out to be his only preoccupation, his only source of interest, his only conversation topic. Everything would just gravitate around drugs. Apart from the undeniably addictive aspect of drugs which leads to a powerful spiral of dependence, I realized how being occupied at our age was important. If he had had things to do, things he would have cared deeply about, maybe he would not have come to this point. And that was the very problem of most victims of the same demons. Another one of my friends had decided to integrate a fashion high school, in which we all pictured him pretty well, being a kind of stereotype of the attached-to-appearances-and-image gay boy. But at last, he had completely let go. First, he started to smoke weed. Then, he began to smoke more and more weed. Thereafter, he discovered hard drugs, got some, and discovered the underground world of raves in enormous sheds, caves and suburban fields, parties that would go on all weekend, with afterparties lasting until five p.m. in huge Parisian apartments, forever rhymed by drugs and alcohol. He dropped school and never graduated. He has no idea what to do as a grown-up, no idea of what he likes. I guess he just admitted that he liked not to think. Sometimes, getting lost seems to be the only outcome. And then, I discovered one of my tenth-grade mates’ group of friends. I mingled among them during my final year of high school. Even if, at first sight, they all looked alike for their common interest in drugs, music and video games, there was a little bit of everything among these boys. They were almost all one year older than me and were almost all starting higher education. There were two boys in med school, doing great. There was one who had gone through a year of scientific school before changing course completely and start literary studies. There was one in STAPS, who constantly injured himself for acting silly all the time. There was one of my high school’s biggest crack-heads, who was retaking A-levels in the same night classes than my tenth-grade friend, who did not even pass re-take exams even though there were truly smart boys. And there was me, in the middle of all this mess of joints, beers, gamepads, $uicideBoy$ songs, who had not taken a single drag on a joint in two years, barely drinking, hung to a cigarette stack. Hanging out with this group of boys was a revelation to me because it made me realize how drugs could have mercy and preserve, if not strengthen things. These boys must all have dealt drugs at least once in their lives, smoked around twenty grams of weed a week, had family and personal situations each more complicated than the other, were struggling in their studies, and still, they managed to remain really good people. They were respectful, funny, federated by music, supportive with one another, and most of all very, very, very chill. They seemed satisfied to live where they lived because they had grown up there together, with their habit, their spots, their mates. My tenth-grade friend once told me he even found weird to go to Paris. I was always grateful to feel included among them, even though I shared basically nothing with them, except maybe music, a common sense of humor, and an approximately similar environment, which still did not have the same colors for them and for me. As silly as it may sound, these boys gave me faith in the suburb, in its excesses, in its boredom. They made me see with a closer look this sort of community spirit forged by years of friendship, years of zoning together.

Even today, if I am being asked why I love Nanterre, La Défense and Suresnes so much, I am not sure of being able to give reasons, justifications, actual facts. I guess that I started to enjoy Nanterre that much when I realized how much it was home to me, how much the bonds and relationships I developed there had given me a comforting and affective picture of the place. I recently understood how feeling pride in telling where you come from is a very powerful thing. Because it means that you are lucky enough to be able to own a place by the knowledge you have of it, by the intimacy it evokes. I realized how many things I had experienced in Nanterre, how many memories I could link to Nanterre, by taking the bus, walking the same streets every day, spending hours seating on the Fêcheret terrace’s lawn. Today, when I think of home, I think about the coffee dates in Suresnes, my afterparty walks, Sunday nights cigarettes with Isciane in our street, rap, high school, friends. I picture the faces of all the people I know and love who, at this second, must probably be at home, or hang out at this spot, take this bus, meet with this person, and it reminds me of how much it is comforting to be certain that there will always be a place which, because of how well I know it, will always be home. With its amount of calm, sketchiness and diversity.

The suburb is a very powerful subject in France today. Whether it provokes disdain or fascination, I believe it must have popped-up at least once as a questioning in every city dweller’s mind. It appears to me as difficult to approach the matter, today. Maybe it is because the notion of suburb got caught up in associations with a bunch of other things distorting the debate even more. At the very start, in the 60s and 70s, the suburb and large housings were synonyms of standardization and comfort. It was a sort of new hope, an opportunity for families to occupy a space of their own, apartments that were pretty modern at the time. Intellectuals were moving to the suburb. Then, the center’s attraction took over. And now, almost everything is center-oriented. However, everything seems more complicated. We do not only glorify the center. We do not only look down on the suburb. We have, in my mind, shakily and clumsily mixed the two. The debate perhaps fell apart because bragging about being poor, or at least « in trouble », became a trend, an argument. Perhaps poverty, deprivation and, by (very) large extension, the suburb, have become attractive for being synonyms of freedom, nonchalance, casualness, of another youth, of a community spirit, of the art of breaking rules which excites and provokes desire. Perhaps now, social backgrounds are mixing, or actually try to mix and still cannot truly succeed, especially when it comes to my generation. Girls from wealthy Parisian districts start wearing joggings and talking like « scums » because they find it cool. Teenagers start rapping and sing that they fuck with the police, that they deal drugs in parks at night, that they lived in poverty, that their life is shit, that they have to protect the mamma, that being sober is lame, while they live in a suburban pavilion as average as mine, with parents as healthy as mine. But I do not purview any judgment on those phenomena since I feed and perpetrate them myself; honestly, giving it a thought, it is odd to feel that you carry the mission of drawing a line between suburbs, between rich and poor ones, among my peers. It is odd to claim that Nanterre is not an « easy » suburb when you grew up in a pavilion. On the « other side », at the opposite of all these people faking it, or half faking it like me, there are those who deal for real, who do drugs for real, who may struggle a bit, and who remain relatively « normal » people. No one likes the image of boxes in which you put people, because this image does not actually exist. There are, naturally, « difficult » suburbs where there is drug traffic, violence, great poverty, academic failures, broken families. But there is drug traffic, academic failures, shitty families anywhere else. Minus violence and poverty, maybe, if not. It is precisely because of this « if not » that boxes are to be banished. Besides, there is injustice everywhere. It sucks that no one has the same chances. It sucks that everyone cannot have access to the same means, to culture. It is inevitable: the fewer people have access to those things, the fewer chances they have of receiving an education which would allow them to « succeed ». Of course, if everyone was rich, anyone could afford to be brilliant. Everyone would not necessarily work for it; but as long as you have those means, you can always use them.

Fear is also a problem. It is crazy how people, how young people are scared, nowadays. I was never worried to walk alone at night, to take public transportations late, to wait for the bus at La Défense until my friends told me that it was dangerous and that their parents did not allow them to do such things. I believe people are scared because of too much brainstorming, questioning. I never considered useful to imagine every potential dramatic scenario, to qualify whatever place or circumstance of risky, unsafe. I never considered smart to come up with statistics and numbers establishing the odds of getting mugged depending on cites, districts, neighborhoods, places, hours, because numbers feed fear. People are influenced by the way other people see them. A person qualified violent will remain violent if she is openly regarded as such. An area will remain violent and poor if people cannot bear to look at it, or at a very minimum from afar, if it is being avoided, not taken care of. People make a lot of statements, take a lot of positions, today. People like putting words on fact, engaging debates. But very few people actually do something. The majority witnesses, takes note, gets scared, bypasses and walks straight home.

I constantly witness how much those subjects — cultural appropriation, social background diversities, people’s behaviors when confronted with those differences — impose themselves on me and make me eager to argue. I sometimes feel violence towards people who could not acquire a certain awareness of their condition, who could not learn, beyond tolerance, to shut up when they do not know shit. I am only knocking an open door when pointing out that ignorance kills debates and tolerance. But it is profoundly true. And it has grown difficult to handle when you yourself are a young woman neither belonging to the upper class, nor totally to the suburban middle or lower class. I sometimes feel like I must and ought to defend or fight against both sides’ opinions. I believe what makes me lucky is this: being able to be pretty at ease on both sides, though those sides can be declined in hundreds of other ones.

I wish I could express how what I feel about the suburb is complex and subtle. I guess the simplest way to sum all of this up is by saying that nothing is black or white. Things are always different on numerous levels, social and cultural criteria always influence everything, and yet, I get this feeling that normality and randomness are everywhere. I am aware that being normal does not really mean anything. I associate normality to easement, calm, self-awareness; all those qualities some people manage to show when reflecting on their own condition. It is refreshing and reassuring to be able to chat with both rich and poor people carrying awareness of all the rest, who seem like they carry a global overview of all the rest, who do not understand everything entirely but at least try to and respect the rest. But unfortunately, those people are often very well hidden.


Image: Aurélia Trutet http://www.aureliatrutet.net

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