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  • Clara

COVID-19, 2020: Le journal d’un confinement

Mercredi 18 mars, jour 2:


J’ai pris un train en catastrophe à sept heure hier matin. Je n’avais pas dormi de la nuit, en proie à une crise d’angoisse qui est presque parvenue à me convaincre que j’étais en train de contracter les premiers symptômes de la maladie. Entre vagues de chaleur, vagues de froid, sanglots et élan de nausée ultrapuissants, j’avais décidé, au terme de cette nuit, vers quatre heure du matin, une heure avant la sonnerie de mon réveil, que je ne partirais pas. J’allais me lever, rédiger un message d’excuse pour Vega, dire à mon père de se recoucher, et faire de même. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. En allumant mon téléphone, j’ai vu que Vega m’avait envoyé un message disant qu’elle avait hâte que j’arrive. Alors j’ai encore un peu pleuré. Je suis restée assise en silence quelques minutes à la table de la cuisine, entre ma mère et mon père. Puis mon père m’a dit qu’il allait prendre la décision à ma place: « tu seras mieux là-bas, vas-y ». Alors on a bouclé ma valise, on a pris la voiture et mon père m’a déposée à Montparnasse, où j’ai pris le train aux côtés de tous ces parisiens se tenant à un mètre les uns des autres pour respecter la distance de sécurité, tous fuyant la capitale, triste à mourir depuis un appartement fermé, vers leurs maisons de vacances, vers les maisons de leurs amis, vers leurs familles en province. Ma soeur m’avait conseillé de porter un masque, et je me sentais ridicule. Il est impossible d’oublier que le virus peut s’être posé partout. Sur les poignées de porte, sur les accoudoirs, sur les sièges, sur les tablettes, sur les vitres. On se raccroche à un gel hydro alcoolique qui nous dessèche les mains, à un masque dont on ne sait plus s’il nous protège nous ou les autres. Les notifications se succèdent à rythme régulier sur nos téléphones, tous les articles du Monde arborent ce mot, « coronavirus », les nouvelles de frontières fermées, de réglementations, de confinement à l’international se déversent petit à petit. On se demande ce que fout l’Angleterre. On se demande si on va pouvoir y retourner en été, en septembre, ou même du tout. On se demande quand les Etats-Unis vont annoncer leur confinement. On se demande si les Italiens tiennent bon. On se demande si les hôpitaux tiennent bon. Et tous les pharmaciens, tous les boulangers, tous les buralistes, tous les vendeurs dans les supermarchés, tous ces gens dont les entreprises ne peuvent pas fermer et qui se retrouvent exposés au virus à chaque nouveau client.


Quand Vega est arrivée à l’Ile-aux-Moines, un jour avant moi, elle m’a dit qu’elle se sentait coupable. Coupable d’avoir pris le train et de se confiner avec sept autres personnes, coupable de venir potentiellement contaminer cette île dont la plupart des habitants sont très âgés. La réaction des habitants était effectivement prévisible: partout, avant le confinement de ce midi, on les entendait cracher sur les parisiens, sur ces contaminateurs de merde n’ayant rien trouvé de mieux à faire que de s’amasser sur des pelouses et des quais au premier rayon de soleil, dimanche, alors que tous les commerces avaient fermé pour, justement, éviter ce genre de rassemblements. A l’arrivée du bateau navette entre Port-Blanc et l’Île, un habitant avait alpagué la file d’attente: « vous avez pas de maison ou quoi? » Moi, en regardant la mer toute lisse constellée de bateaux et de paillettes par le soleil, je me disais que j’avais fait le bon choix. Un choix égoïste, peut-être, mais le bon choix quand même. Je culpabilise énormément, forcément. J’ai d’abord cru que rester auprès de mes parents, de ma famille, et géographiquement de mes amis que je n’aurais de toutes façons pas pu voir, était ce qui était de plus raisonnable. De plus solidaire, aussi. Parce que tout le monde, à peu près, est contraint de se retrouver dans la même situation. Je trouve ça limite beau, en fait. Tous ces jeunes, tous ces ados, qu’on a dû arracher à leur quotidien, à leurs études, à leurs potes, à leur liberté, au dehors, pour les ramener à une presque enfance, à leurs parents, à un foyer dont ils ne peuvent pas s’échapper, à moins d’être un accro du footing et de remplir consciencieusement son attestation de déplacement. C’est ça qui m’a fait douter. Parfois, la présence des parents procure un sentiment de réconfort et de sécurité qui amène à penser qu’un mois avec eux, ce serait peut-être pas si mal que ça. Que ce serait l’occasion de se rapprocher, en discutant, en jouant à des jeux de société, en regardant des films. Mais je me serais ennuyée, à Nanterre. Sans frères et soeurs, les parents, seuls, c’est compliqué, même si on les aime très fort. J’avais l’occasion de partir avec Vega, un autre bout de ma famille, alors ça tombait sous le sens. C’est pour ça que je suis remontée dans ma chambre, après le discours de Macron, après le dîner et le jeu de société sur fond de Bob Dylan avec mes parents, après ma quasi-résignation, pour vérifier s’il ne restait pas des billets de train. Vega et sa mère en avaient pris un dans mon dos, au cas où. J’en avais pris un dans le dos de mon père, au cas où. Et maintenant que je me retrouve sur cette terrasse face à la mer, exposée au soleil beaucoup trop brûlant pour un mois de mars breton, je pense très fort à mes amis confrontés à leurs familles par obligation, et j’espère qu’ils ne m’en veulent pas.


Quand j’ai débarqué dans la maison, mes colocataires avaient déjà acheté pour six cent euros de courses. Nous sommes neuf. Il y a Vega, ses frères, leurs copines, deux amis et la soeur d’une des filles. Ils ont tous beaucoup de travail, des visioconférences à rejoindre, des projets à terminer, des réunions à distance auxquelles assister, mais il fait trop beau. La mer est trop belle. On sait tous qu’il va falloir s’organiser. Prendre moins de douches, manger moins, s’interdire de descendre sur la plage, télécharger une application de répartition des dépenses, même si, évidemment, depuis notre île privilégiée, on est loin d'être "en guerre". On sait tous que c’est un peu bizarre d’être là. On plaisante à chaque fois que l’un d’entre nous tousse, mais en vérité, on flippe pas mal. On se rend compte que, aussi exilés qu’on le soit, on est sujet aux mêmes restrictions que tous les Français, à moindre sacrifice peut-être. Que non, on n’a pas le droit d’aller faire du paddle. Que non, on n’a pas le droit d’aller se baigner. Que non, pas de ballades, pas de courses à plusieurs, pas de sortie sans justificatif. Telle une pestiférée, je dois attendre deux semaines avant de faire un câlin à Vega. Il faut attendre de voir si le train m’a contaminée. Il y a deux couples dans la maison, qui eux, se doivent de s’en foutre, parce que, ben, ils sont en couple quoi. Ils ont un free pass câlins. Ils ont conscience de leur chance, je pense. Tous ces couples séparés pour une durée indéterminée, un enfer. Tous ces couples d’ados qui ne pouvaient pas choisir leur amour à leur famille.


Vega m’avait dit que partager quelque chose sur les réseaux sociaux était une mauvaise idée. Que parfois, quand on a du mal à imaginer ce que peuvent ressentir les autres, on doit se forcer à agir selon ce qui est moral. Mais j’ai craqué, et c’était une erreur. C’était une erreur parce que, souvent, les réseaux sociaux sont une erreur. On a parfois du mal à comprendre que notre vie peut faire du mal aux autres. L’étaler, c’est encore pire. Il faut apprendre et réapprendre à apprécier les choses sans les partager, surtout dans des périodes comme celle-ci.


Le père de Vega lui a dit une chose avant de partir: « le plus important, quoiqu’il arrive, c’est d’être gentil avec tout le monde ». Peut-être que c’est ça, en fait, le plus gros challenge d’un confinement. Rester humain quand on a l’impression de s’être fait priver de ce qui nous rend humain, à savoir nos proches, nos vies, les autres.

Image: Aurélia Trutet http://www.aureliatrutet.net

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