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  • Clara

DOSSIER : Mémoire de mes années à l'Opéra

Un récit, documentaire pourquoi pas

En 2016, à mon entrée au lycée, j’ai eu l’idée d’écrire un genre de mémoire de mes années de collège. Il était alors bien entamé mais je ne l’ai repris pour de bon que près de quatre ans plus tard ; le ton n’était pas le bon, il était trop hargneux, je n’avais pas encore assez de recul. J’ai intégré l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris en janvier 2012 et en suis partie en juin 2016. Le monde de la danse est un monde à part entière ; l’Ecole de danse en était un aussi, un petit monde de cent-soixante élèves et d’une poignée de professeurs, concentré depuis 1987 dans un grand bâtiment tout de blanc et baies vitrées, à Nanterre, ville où j’ai grandi. Les questions sont souvent similaires. Comment c’était, si c’était dur, si la compétition y était atroce et les gens cruels, si on nous empêchait de manger, si on nous pesait tous les jours… Il n’y a que des filles, non ? Ah bon, il y a aussi des garçons… Est-ce qu’ils sont tous homosexuels ? Mais aussi, est-ce qu’on a dansé sur la scène de l’Opéra ? est-ce qu’on a voyagé ? est-ce qu’on a rencontré des stars ? est-ce qu’on est passé à la télé ? J’ai bien vécu mes années à l’Opéra, je les ai même beaucoup aimées. Je n’en garde que très peu cette image stéréotypée et figée si commune, mais ça, je sais que je le dois à ma chance. Ma chance d’être tombée dans la bonne classe, la bonne année. Parce que finalement, s’il y a bien une chose que j’ai retenue de cette expérience, c’est l’importance des autres. L’importance de s’entourer des bonnes personnes, de se faire des amis, des amis sains, qui nous font grandir et évoluer avec eux et nous permettent de faire la passerelle entre notre mini-monde et le vrai monde. Des amis qui nous permettent d’avoir un semblant d’adolescence, aussi, dans cet endroit où l’adolescence ne semble pas avoir sa place. Parce qu’en réalité, tout change ; le monde change, nos vies changent, nos rêves changent, nous passons d’enfants à adolescents, puis d’adolescents à jeunes adultes, nous changeons d’école, nous changeons de ville, nous changeons d’appartement, nous changeons nos habitudes et notre quotidien change avec. Mais les gens, eux, restent.

La première fois que j'ai mis les pieds dans cette école, c'était un jour de novembre de mon année de CM1. Déterminée comme jamais du haut de mes neuf ans, c'était un peu comme si j'attendais ce jour depuis ma naissance. J’avais commencé la danse à cinq ans au conservatoire municipal de Nanterre. Mon rêve était de devenir danseuse étoile ; les cassettes vidéos de moi bébé tourbillonnant dans le salon sur des airs de Carmen sont archivées chez mes parents en guise de preuve. A neuf ans, j’avais quitté les cours de danse bon enfant et détendus de Nanterre pour les cours de Monique Arabian, une ancienne danseuse étoile ayant fait sa carrière dans les pays de l’Est, désormais connue pour sa préparation redoutable au concours de l’Opéra. Elle faisait rentrer une bonne poignée d’élèves chaque année, ce qui représentait beaucoup sur des centaines de candidats, certains venant de très loin, et seulement trente gagnants. Elle possédait un studio de danse au tout dernier étage de l’immeuble haussmannien dans lequel elle vivait, à Pigalle. L’immeuble tout entier embaumait l’odeur de ses perruches et de ses chiens, le studio était d’une crasse inconcevable, et des dizaines de photos encadrées de ses anciens élèves ayant « réussi » étaient accrochées dans les vestiaires. Elle a fini par y accrocher mon cadre, à moi aussi. Elle m’avait prévenue : je n’étais pas encore prête, j’avais débarqué dans sa classe trop peu de temps avant le concours. Et effectivement, ce fut l’échec. J’avais passé le premier tour, qui consistait en une série de différents tests de taille, de poids et de souplesse, mais pas le second, qui consistait quant à lui en un cours de danse classique basique. Ca semblait être la fin du monde, mais j’avais retrouvé le sourire et gagné en expérience, et l’année suivante, j’y étais retournée. Je me rappelle très bien de cette nouvelle tentative, même mieux que de certains moments de l'année qui a suivi : ma mère me donnant des claques sur les deux joues pour me redonner les couleurs que j’avais perdues pendant ma mononucléose, les retrouvailles avec Eva, que j'avais rencontrée l’année précédente, et puis cette impression de ne plus être complètement étrangère au lieu. C'était fait : le dernier, le tout dernier nom de la liste des filles, que ma mère avait deviné à travers le bloc-note transparent de Mlle Platel, la directrice, c'était le mien. Je faisais enfin partie de cette école. Et c'était comme le début de ma vie.

Le « petit stage » est le nom de la période de six mois durant laquelle un groupe de stagiaires de huit à onze ans doit faire ses preuves jusqu’à l’examen final au terme duquel, si on ne valait pas le coup, c’était terminé. J’avais dix ans. J’avais abandonné mon école primaire de Nanterre adorée en plein milieu du CM2. Dans ma « division », nom donné aux classes de danse, nous étions treize filles et dix garçons. C’était beaucoup pour une seule classe. Je me suis efforcée de faire mes preuves, un peu à côté de la plaque sûrement, face à une professeur de danse avec qui le feeling ne passait pas du tout, et sans beaucoup d'amis au début. J’ai un souvenir très morcelé de ces six premiers mois. Il y avait eu le premier bulletin de danse, dont la case d’appréciation de la directrice hurlait le qualificatif « moyen » ; nous étions seulement deux dans la classe à avoir récolté un moyen, ça semblait être la fin du monde aussi. Il y avait eu le début d’année, et Vega et moi assises côte à côte en classe, à s’enfiler les exercices de la maîtresse plus vite que notre ombre. Il y avait eu mes allers-retours difficiles entre solitude et vie sociale ; les nombreux rejets puis les débuts de ce qui commençait à ressembler à des semblants d’amitié. C’était compliqué à vivre. Il avait fallu s’habituer au regard de ces deux filles, inlassablement assises sur les canapés de l’accueil le matin, qui nous scrutaient de haut en bas, passant notre tenue vestimentaire au peigne fin, chaque fois que nous passions la porte. Plus tard, les mystères ont été élucidés : mes amies et moi avions partagé nos premières impressions les unes des autres et, la plupart du temps, ça faisait assez mal. Entre les critiques vestimentaires, liées à l’apparence, et sur la façon de danser, il y avait un peu de tout pour blesser tout le monde. C’était comme si l’art du jugement et l’art de la danse ne faisaient qu’un, parfois.

Juin, et la feuille de papier des résultats affichée sur la porte d’entrée : mon nom y figurait, ce qui marquait mon appartenance dorénavant officielle à l’Ecole. Je n’étais plus stagiaire, j’étais élève. Devenir élève représentait beaucoup de choses. Ca marquait le début d’une vraie légitimité, de plein de manières différentes. Dorénavant, nos années seraient rythmées par le Défilé, par les Démonstrations, peut-être par le Spectacle de l’Ecole, et peut-être même par des productions de l’Opéra auxquelles on aurait la chance de participer. En septembre, j’ai posé pour la première fois les pieds sur la scène de l’Opéra Garnier. Le Défilé marque l’ouverture de la saison de l’Opéra : le spectacle débute par un cortège où tout le monde, de la sixième division aux danseurs étoiles, défile par ligne ou un par un, en tutu blanc pour les filles, collant et chemise blanche pour les garçons, sur la Marche de Troyens de Berlioz. Le défilé est ouvert, en théorie, par la plus petite élève de l’école en taille ; en réalité, si la mini élève n’avait pas très bonne réputation, c’était une autre qui prenait sa place. La soirée se poursuit par un ou plusieurs ballets. C’est un événement ultra chic où il est difficile d’obtenir des places, pour les parents notamment. De la même façon que des élèves de première année à l’université peuvent se faire aider d’un parrain ou d’une marraine, à l’Opéra, une tradition consistait à « demander » un élève plus grand, ou un membre du corps de ballet, en « petit père » ou « petite mère ». C’était un vrai truc, souvent très excitant ; petits, ces personnes prenaient beaucoup de place dans nos vies, ils convoquaient chez nous une adoration et une fierté qui nous faisaient imaginer qu’eux aussi nous portaient beaucoup d’estime. En réalité, rares étaient les « petits parents » qui s’occupaient vraiment de nous, mais on aimait y croire. Lors de mon premier Défilé, j’ai eu mon premier aperçu des étoiles : je suis allée me pointer devant Aurélie Dupont, ma danseuse étoile préférée que j’avais toujours adulée depuis mon canapé, quand je regardais des DVD de ballets sur l’écran de ma minuscule télévision, et je lui avais demandé d’être ma « petite mère ». Plus tard, alors que je croyais ne plus jamais avoir de ses nouvelles, mon courage m’a valu une apparition au Journal de 20h, aux côtés de plusieurs de ses autres « petites filles », dans le cadre d’un reportage de quelques minutes où nous la suivions à travers l’Opéra Garnier, l’écoutions parler de son métier et faussement plaisanter avec nous sur les traditions strictes de l’école. En prime, j’avais récolté un chausson de pointe dédicacé. Je n’ai pas ouvert la bouche de tout le tournage, complètement intimidée. Pendant toute l’année de mon petit stage, un documentaire pour ARTE avait été tourné à l’école ; il s’appelait Graines d’étoiles, et couvrait à priori tout ce qu’il y avait à savoir sur l’école en plusieurs épisodes. Ma division à elle seule avait fait l’objet d’un bonus, centré sur les « petits stagiaires ». La photo du coffret DVD avait été prise lors de mon premier Défilé ; sur la couverture, on peut me voir en gros plan, le nez levé vers les dorures du plafond du petit foyer, quelques minutes avant le lever du rideau. L’image parfaite de la mini ballerine. Dans les années ayant succédé à la diffusion du documentaire, je l’avais visionné de nombreuses fois, en boucle parfois. Il semblait rendre compte de tout ce que l’école avait de plus intime, de plus attachant, portait un regard admiratif et attendri sur nous, ces élèves si dévoués qu’on avait introduits dans une bulle à peine sortis de l’école primaire.

En décembre, il y a eu mes premières Démonstrations. Les Démonstrations sont une série annuelle de trois spectacles sur trois dimanches consécutifs consistant tout simplement en un cours ouvert, sur la scène de l’Opéra Garnier, devant des milliers de spectateurs. Comme en classe, nous présentions des échauffement à la barre, puis un milieu. Après la partie « classique » s’ensuivait la présentation des cours complémentaires ; selon notre division, nous présentions de la danse folklore, du mime, de la danse de caractère, de la danse contemporaine, mais surtout notre apprentissage d’ « expression musicale ». L’expression musicale nous était dispensée par un américain que certains qualifieraient de complètement fou ; il était tantôt terrorisant, tantôt drôle, mais rares sont ceux qui n’ont pas expérimenté de sueurs froides à répétition à l’idée d’entrer dans un de ses cours. Personne ne peut considérer avoir été adulé par cet homme dès le petit stage ; nous nous liquéfiions tous autant que les autres à son contact, forcés de se libérer et de se débarrasser d’une honte dont la plupart d’entre nous ne se sont jamais débarrassés. Nous avons dû apprendre à sourire, constamment. Il était hors de question de paraître fatigué, triste, préoccupé : une fois les portes du studio franchies, le reste n’avait plus le droit d’exister. Il fallait notamment sourire en chantant, ce que j’ai toujours considéré comme un exercice de grande technique. Je crois n’être jamais parvenue à capter le secret, qui consistait « simplement » à s’oublier, à oublier ses complexes, à oublier ses peurs, à oublier le ridicule : c’était pourtant psychologiquement vital lorsqu’il nous était ordonné de produire une imitation de poulet, en chantant du Lady Gaga et en se roulant par terre, devant toute une classe. Ce professeur avait deux mots d’ordre : « rigueur » et « discipline ». Ils étaient pour lui la clé de la réussite de tout élève de l’Opéra. Il nous répétait constamment que garder notre « âme d’enfant » était primordial. Moi, passée la barre des dix ans, je ne savais plus trop où était passée la mienne, et je me posais dix mille questions en exécutant cet exercice récurant qui consistait à « jouer » avec notre âme d’enfant, en la modélisant fictivement entre nos doigts. Je pensais souvent à ma soeur durant ces cours, qui disait qu’elle n’aurait pas hésité une seule seconde à se lever et à se barrer au moindre exercice qui convoquerait une quelconque humiliation. C’est cette liberté qui m’a manquée, pendant plusieurs années : cette sensation qu’ouvrir la bouche nous coûterait notre place, qu’exécuter des ordres et se soumettre aux insultes et aux remarques aberrantes de nos professeurs de français et de musique n’étaient que la norme. J’ai longtemps rêvé de me lever, en cours d’expression musicale, de faire un doigt d’honneur au professeur, de lui dire ses quatre vérités et de sortir de la salle, calmement, une expression supérieure empreinte de mépris sur le visage. Ma relation à ces cours et à ce personnage s’est construite sur une irrégularité parfois très dure à vivre. Notre première interaction directe a démarré sur les chapeaux de roues : au début d’un de ses cours, en septembre de ma sixième division, il avait débarqué dans le studio en hurlant mon nom complet, prénom et nom de famille. Je m’étais faite descendre sous les yeux de mes vingt camarades : je n’avais sûrement pas conscience de ma position, je me prenais pour quelqu’un que je n’étais pas, je ne méritais pas ma place ici, j’étais d’une insolence sans limites. La raison ? Lors de mon tout premier cours d’allemand, j’avais osé corriger le professeur, en me trompant de surcroit. Cette femme, qui était pourtant une personne très humaine et très pédagogue, en avait glissé un mot à la table des professeurs au cours du déjeuner. J’avais onze ans, jamais un professeur ne m’avait hurlé dessus pour autre chose que des bavardages, et je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait. J’avais eu très peur, parce que j’avais été l’une des premières ; mais par la suite, la quasi totalité de mes camarades s’étaient pris des remarques du genre, et je m’étais fondue dans la masse. Les années suivantes, je ne m’en suis pas trop mal sortie : je n’ai jamais été excellente élève jusqu’au moment où nous avons commencé le solfège, mais je parvenais à me maintenir pile à cheval entre l’indifférence et l’estime de mon professeur. Mes bulletins suivaient systématiquement le même schéma : un note très correcte, voire bonne au premier trimestre, une miraculeuse baisse au second pour « relâchement », apparement, et une inespérée remontée au troisième. Quelques jours après ma démission, j’avais croisé mon professeur dans un couloir. D’un ton humain et égal que je lui avais rarement vu, ou en tout cas pas avec moi, il m’avait demandé comment je me sentais, ce que j’allais faire ensuite. Il a dit regretter de perdre une élève aussi sérieuse et assidue que moi. Que j’allais manquer à ses cours, même. C’était la première fois que j’avais l’impression d’être une personne et non plus une enfant à ses yeux. C’est seulement à ce moment-là que je me suis rendue compte que j’avais été trop dure avec lui. J’ai réalisé que, derrière la sévérité et le côté militaire de ses cours se cachait une passion réelle pour son travail, qui, malgré tout, s’avérait être bénéfique, formateur et même ludique pour de nombreux élèves, dont mes meilleures amies. Je n’avais pas eu la chance d’en ressortir avec une telle impression, mais c’était tant pis pour moi ; tout reposait sur l’état d’esprit et la volonté de chacun, finalement.

En mars de cette année, un gala avait été organisé en hommage au chorégraphe Noureev. Un groupe d’élèves avait été réquisitionné pour exécuter la danse des enfants du ballet Casse-Noisette sur la scène de Garnier. Eva et moi n’étions que remplaçantes, et nous passions les répétitions à regarder les autres tourbillonner devant nous pendant que nous copiions les pas avec nos partenaires d’appoint, au fond du studio, dans la plus parfaite indifférence de notre répétiteur. Cette expérience a fait l’objet de notre premier coup dur, à Eva et moi : c’était terrible d’être sur le banc de touche, dans les coulisses, dans nos survêtements de chauffe obligatoires, ni coiffées ni maquillées, à regarder les autres danser tout sourire devant les milliers de spectateurs. Mais la chance nous avait finalement rattrapées : à la fin de l’année sont arrivées les « distributions » du ballet Paquita. Le moment des distributions provoquait un gigantesque élan de stress général qui n’était normalement réservé qu’aux plus grands élèves : sur le tableau d’affichage étaient placardées des feuilles stipulant la répartition des élèves dans les rôles des différents ballets prévus, nom et rôle écrits côte à côte. Le plus dur, c’était l’absence de noms, qui était souvent majoritaire. Cette année-là, la quasi totalité des élèves de sixième et de cinquième division devait répéter la Mazurka des Enfants en vue d’une tournée au Bolshoi, à Moscou, avec le Corps de Ballet, à la rentrée de septembre suivante. Nous répétions en réalité dans une incertitude totale : parmi les élèves de la distribution, il y aurait ceux qui seraient peut-être renvoyés à la fin de l’année à l’issue de l’examen, ceux qui seraient remplaçants, et même pire, ceux qui seraient « réservistes », à savoir ceux qui poursuivraient les répétitions à la rentrée « au cas où » mais qui n’auraient pas la chance de partir à Moscou. Eva et moi avons toutes deux été retenues en tant que titulaires. On avait enfin l’impression de réaliser notre rêve.

Monique Arabian n’était pas du tout appréciée des professeurs de l’Opéra. Paradoxalement, on lui reprochait de transmettre une technique faussée et inadéquate à ses élèves, alors même qu’elle continuait d’en faire inlassablement entrer une poignée à l’école chaque année. J’avais dû me détacher de cette femme à qui je devais tellement ; j’avais fini par être convaincue par ma professeur de sixième division qui, à chaque retour de week-end, durant lesquels j’allais prendre des cours particuliers avec Arabian, me reprochait d’effectuer tel ou tel pas différemment. « C’est ton professeur à l’extérieur qui t’as appris à faire ça, hein? » Le jour du deuxième tour de mon deuxième concours d’entrée, j’avais fait la connaissance de Clémentine, le professeur d’une fille qu'elle avait envoyée chez Arabian pour l’endurcir un peu. Elle-même avait passé plusieurs années dans ses cours et reconnaissait que, même si les techniques de cette femme s’avéraient quelque peu archaïques, c’était malgré tout une formatrice hors pair. J’avais pris contact avec Clémentine et n’avais plus jamais quitté ses cours. C’était désormais chez elle que j’allais m’entrainer tous les week-ends et parfois même les soirs de semaine, elle qui me préparait aux examens et aux spectacles. L’humanité, le côté amusant et agréable mais surtout très efficace et malgré tout strict de ses cours m’ont conquise dès le début. Elle était jeune, belle, gentille, impressionnante et combative, et elle dansait magnifiquement bien. Elle savait parler à ses élèves et maintenir une proximité avec eux. Ses cours ne ressemblaient pas à un abattoir. Elle était amie et professeur à la fois. Ca changeait radicalement de tout ce que j'avais connu jusque-là de la danse à un niveau professionnel. A l’école, nous étions victimes d’un phénomène que je qualifierais de psychologie inversée : à notre entrée dans l’école, la directrice et les professeurs nous interdisaient formellement d’aller prendre des cours à l’extérieur. Ils disaient craindre de mauvais enseignements, l’apprentissage de techniques non-adaptées à l’esthétique de l’Opéra, l’intégration de défauts par nos corps trop jeunes et trop malléables, réservés à l’apprentissage uniforme de l’école. Mais ces belles paroles étaient en réalité empreintes d’hypocrisie : comment parvenir à progresser et s’affirmer au milieu d’élèves prodiges qui écrasent et effacent les autres, plus faibles, de la vision du professeur ? Cette pression existait tout autant quand nous avions dix ans que quand nous en avions seize. Il en advenait de notre self-esteem d’aller voir un professeur qui, lui, nous verrait et qui, souvent, nous considérerait davantage comme un humain, ou dans le pire des cas comme son prodige, que comme un élément parmi d’autres. Puis, ce qui nous était défendu à dix ans s’est transformé en une obligation implicite dans les grandes classes. Il était dorénavant impossible de suivre si nous n’étions pas remontés à bloc par nos professeurs particuliers durant le week-end. Il était dorénavant mal vu de ne pas danser sept jours, ou au moins six jours sur sept. Ce processus de retournement de cerveau s’inscrivait parfaitement dans la politique d’enfermement de l’école. A notre arrivée, nous devions signer un contrat stipulant qu’il nous était interdit de participer à des spectacles, des pubs, des reportages, ou n’importe quelle autre production à diffusion publique, en dehors du cadre de l’Opéra. Un genre de contrat d’exclusivité, en quelques sortes. Nous n’avions pas le droit de sortir de l’enceinte de l’école de toute la journée, pas même à midi, jusqu’à nos dix-sept ans ; il fallait alors signer un registre avec nos heures d’entrées et de sorties. Les internes en-dessous de dix-sept ans ne voyaient pas le jour du lundi au vendredi. Nous n’avions en théorie pas le droit de faire du ski, d’aller à la patinoire, ou de pratiquer d’autres sports à risques, pour ne pas se blesser. Evidemment, chacun était libre de respecter ou non ces engagements. La majorité des élèves ne les suivaient pas, mais certains parents flippaient, dont les miens. Il n’aurait jamais été question que j’enfile le moindre après-ski ; par contre, je participais tous les ans au spectacle de fin d’année de l’école de Clémentine. La scène constituait un apprentissage à part entière, et là, même problème : comment savoir appréhender la scène, comment apprendre à gérer le stress, comment compléter sa formation d’artiste quand nos noms n’apparaissent jamais sur les listes de distribution de l’école ? Nos professeurs particuliers nous permettaient, au minimum, de briller dans un spectacle municipal.

Eva et moi avons vécu la tournée à Moscou comme un rêve éveillé. C’était déjà beaucoup de faire partie d’un petit groupe d’élèves privilégié, mais nous n’étions pas au bout de nos surprises. Nous avions l’âge des colonies de vacances, et nous avons vécu cette tournée comme telle. Les représentations sur la scène du Bolshoi ne semblaient presque qu’être la cerise sur le gâteau. Je n’ai d’ailleurs que très peu de souvenirs de mes sensations sur cette nouvelle scène. Je me suis fait mal au genou la veille de la troisième et avant-dernière représentation, et j’avais dû laisser ma place à l’une des remplaçantes. C’était bizarre, la scène, à cet âge-là. Je me souviens de mes passages sur scène comme de bulles de demi-conscience, où mon corps ne faisait qu’effectuer et répéter les pas qu’il avait retenus machinalement par coeur lors des répétitions. C’était comme si la scène était un lieu imaginaire où mon corps n’avait plus la liberté de progresser, réagir, réfléchir ; mes performances n’étaient que le fruit d’une mémoire, pas d’un travail instantané. Je me souviens vaguement du plaisir que j’éprouvais, à cet âge, mais qui relevait davantage de la fascination et de la quasi torpeur que d’une réelle fierté d’accomplir des prouesses techniques et d’aimer ça. Les dernières fois que je suis montée sur scène, c’était très différent. Soudainement, j’avais conscience de tout : des gens dans la salle ; des gens autour de moi ; du regard et de la présence des professeurs ; de mes membres, tout simplement. En grandissant, je me battais sur scène davantage que je ne dansais. La scène n’était désormais plus la consécration des répétitions, mais sa continuité. Mais à Moscou, j’avais douze ans, et je n’avais pas encore compris tout ça. Au bout du compte, mes souvenirs les plus clairs de cette tournée se résument à l’hôtel cinq étoiles, aux petits déjeuners gastronomiques aux côtés de la compagnie de l’Opéra, aux histoires sentimentales et pré-adolescentes entre mes amis et moi, au tourisme, aux fou-rires, aux photos, et à la fatigue des nuits d’après-spectacle, qu’Eva et moi passions à noircir inlassablement les pages de nos journaux de bord.

La véritable consécration de mes années à l’Opéra est arrivée très vite. Le Spectacle de l’Ecole de mon année de cinquième a constitué un pic de succès que je n’ai plus jamais atteint par la suite. Il était rare qu’autant de petits participent au Spectacle de l’Ecole, qui était également un événement notable dans la monde de la danse, et marquait la fin d’année par la présentation de nos prouesses techniques sur scène, sous une forme plus artistique que les Démonstrations. Le Spectacle comportait généralement trois ballets. Cette année-là, j’ai participé à Concerto en Ré et à Scaramouche. Ma participation à Concerto en Ré relevait d’un coup de chance ; c’était un ballet de grande technicité, surtout pour les petits, et mon premier passage sur pointes sur la scène de Garnier. La distribution avait été principalement orchestrée par la directrice actuelle, par l’une des professeurs les plus froides et redoutables de l’école, et par l’ancienne directrice, Claude Bessy, qui allait être notre répétitrice. Ce personnage mythique était l’incarnation de tout ce que la danse avait de plus strict et de plus terrorisant : on racontait qu’elle enchaînait les cigarettes pendant les cours, qu’elle assénait les élèves de remarques atroces sur leur poids et sur leur danse. L’incompétence et la mollesse de la femme qui lui avait succédé contrastait de manière notable, et avait accompagné la rumeur dans le monde de la danse que l’Ecole avait perdu de son prestige et de son excellence. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver du cynisme et du mépris à l’égard de tous ceux qui faisaient rimer depuis toujours tyrannie avec réussite. Toujours est-il que Bessy m’avait miraculeusement appréciée, ou du moins tolérée. J’étais une fois de plus titulaire, et apparement, je faisais bien mon boulot. Le ballet Scaramouche, quand à lui, a davantage fait l’objet d’une expérience artistique et sociale que technique. Nous ne réalisions pas à l’époque à quel point ce ballet était d’une niaiserie absurde, mais c’était parfait pour des enfants. La totalité des filles de ma classe dansait le passage des Ballerines, inspiré des ballets Giselle, La Sylphide et Le Lac des Cygnes. J’avais été nommée remplaçante du rôle principal de cette partie, qui consistait en un duo de solistes avec un garçon, au devant de la scène. L’une des titulaires avait été diagnostiquée anorexique peu de temps avant la première représentation ; je lui avais donc pris sa place et volé son moment de gloire. Le rôle m’allait comme un gant ; je n’avais jamais été une danseuse très technique, capable d’exécuter des pas difficiles à la perfection, n’étant pas très énergique et pas très musclée, mais les ports de bras et l’expression scénique étaient mes points forts. Une fois de plus, la danse ressemblait davantage à un jeu qu’à un travail, un métier.

Vega s’était blessée au pied pendant la période de répétitions du Spectacle, dans lequel elle était très bien distribuée. C’était l’un, si ce n’est l’élément le plus doué et le plus passionné de notre division. Elle avait employé tous les moyens possibles pour se relever : kiné, infiltrations, opérations, s’était envolée à New York pour rencontrer un excellent chirurgien. Lui, comme tous les autres, n’est jamais parvenu à trouver le problème, et encore moins à le régler. Dans l’espoir de pouvoir reprendre la danse, elle était restée à l’école jusqu’en fin de quatrième. Cette année-là, alors que nous étions passées dans la division supérieure, elle avait intégré pendant quelques temps la classe d’en-dessous, dirigée par une professeur complètement folle qui a tenté d’un peu trop s’investir dans son rétablissement. Elle aimait beaucoup Vega, mais se décrétait médecin, comme beaucoup d’autres professeurs de l’école. Elle est presque allée jusqu’à la menacer quand Vega lui avait parlé de sa scoliose : elle la dissuadait violemment de porter son corset en dehors des cours, décrétant que tous les élèves en ayant utilisé s’étaient fait renvoyer. Finalement, au bout d’un an et demi d’acharnement, Vega avait dû quitter l’école. Son expérience n’a fait que confirmer notre image de certains professeurs, se croyant surpuissants, omniscients, doués de compétences allant bien au-delà de leur travail. Je me rappelle encore des séances d’ostéopathie bancales que ma professeur de sixième et de quatrième division me faisait subir à la fin de certains cours où je lui avouais avoir mal au pied, ou de ses cours de yoga improvisés qu’elle ponctuait inlassablement en nous faisant passer un voile sur le corps. Et à côté de ça, à défaut d’une équipe médicale qualifiée, nous avions à notre disposition une infirmière démente et un kiné dépressif qui nous diagnostiquait à tous, sans exception presque, un carrefour postérieur.

Scaramouche a rythmé notre année jusqu’à la fin, et a offert à Vega une dernière chance de profiter de son expérience à l’école ; elle avait pu garder son rôle dans le ballet, qui se limitait à de la pantomime mais lui permettait de ne pas solliciter son pied. Le ballet avait été repris par un producteur qui avait décidé d’en faire un film. Du Spectacle jusqu’à la fin de l’année, et même après l’examen, la totalité de la distribution a participé à de nombreux tournages, dont un notable en plein air, sur les marches de l’Opéra Garnier. J’ai vécu ma première perte amicale lors de mon examen de fin de cinquième : alors que je conservais ma place bien au chaud pile au milieu du classement de ma division, deux de mes meilleurs amis se sont fait renvoyer. Ils avaient dû, bien sûr, revenir à l’école pour le tournage, contrairement aux années précédentes où les renvoyés partaient avec leurs valises aussi sec une fois la feuille des résultats affichée. Les renvois provoquaient une réaction de désespoir, autant pour ceux qui partaient que pour ceux qui restaient, qui prenait chaque année des proportions dramatiques, voire apocalyptiques. Je me rappelle, lors de mes premiers résultats, avoir vu une fille des grandes classes partir en courant et en hurlant se jeter dans les bras de sa mère. Chacun d’entre nous avait l’impression qu’une fois notre ami rejeté de notre petite sphère, de notre petite bulle, il s’évaporait dans la nature. J’ai participé aux explosions de larmes et aux câlins théâtraux le jour des résultats et de la fin du tournage, mais j’ai continué à voir mes amis régulièrement. Plus tard, des années après mon départ de l’école, je prenais toujours autant de plaisir à retrouver les élèves de ma génération. Il m’est arrivé de passer plusieurs soirées avec eux, qui semblaient s’amuser autant que moi à se remémorer nos années de collège, cette époque qu’on avait partagée ensemble, alors même que nos vies s’étaient radicalement détachées depuis et ne se ressemblaient plus du tout.

Le moment de l’affichage des résultats de l’examen avait quelque chose d’inhumain dont nous ne prenions conscience qu’à partir du moment où nous nous trouvions concernés. Chaque année, mes amis et moi reprenions notre petit rituel. Après l’examen, nous allions déjeuner avec nos parents à la Brasserie du Parc, entre l’école et la station de RER de Nanterre-Préfecture. Certains parvenaient à manger, d’autres pas. Nous passions de l’hystérie au silence, pendant que nos parents tentaient de discuter calmement de leur côté. Puis, il y avait toujours quelque chose qui donnait l’alerte : un message, une personne qui entre dans le café avec un visage tendu, un parent qui se lève. De là, il fallait se lever, mes amis et moi courant au-devant de nos parents, et tenter de se frayer un chemin à travers la foule amassée devant les grilles de l’école. Sur la vitre intérieure de la porte d’entrée étaient alors placardées des feuilles, de simple feuilles blanches, titrées du numéro de la division et de « fille » ou « garçon », comportant deux catégories : « classement » et « renvois ». Aux côtés de chaque nom et prénom se trouvait le nombre de points. Passée la barre des soixante, c’était terminé. Pas le droit à une moyenne normale de cinquante. Non, c’était soixante ou rien. Les renvoyés étaient classés comme les autres, bien entendus. Je ne me rappelle plus si leur nombre de points était affiché.

Les stages d’été participaient beaucoup à mon amour pour la danse. J’en faisais chaque année trois ou quatre ; ma routine consistait en un stage avec Clémentine juste après l’examen, puis un stage à Angers, puis un stage à Houlgate, puis un stage de rentrée avec Clémentine encore. Mais ces stages m’ont surtout permis d’avoir un aperçu de ce que c’était qu’être adolescente. Durant nos premières années à l’Opéra, Eva et moi avions rêvé d’être internes. Malgré les retours majoritairement négatifs de nos meilleures amies y ayant passé quelques temps, nous avions l’impression que c’était là que le social se passait, que c’était là que les amitiés se créaient, que l’on ratait toutes les histoires, tous les ragots, toutes les occasions de passer plus de temps avec les garçons. L’internat rimait avec indépendance, surtout. Eva et moi avions toujours sauté sur l’occasion de s’éloigner un peu de nos parents. Nos stages d’été faisaient donc office de colonies de vacances, alliaient la danse avec tout ce que nous manquions de la vie de quelqu’un de notre âge durant l’année. Les stages avec Clémentine étaient différents : c’était du travail, du travail pur et intensif, enchaînant à la suite une heure de barre au sol, une heure de barre, et une heure de milieu, pendant cinq jours. Les courbatures étaient douloureusement insupportables pendant deux jours, puis le corps s’adaptait. C’était comme si je découvrais comment travailler pour de vrai, durant ces stages, alors même que je dansais déjà toute la semaine en période scolaire. J’ai payé ma découverte tardive du travail plus tard, à la fin de mon parcours à l’école.

La quatrième a constitué mon apogée à la danse, mais je n’ai aucun souvenir de mon année scolaire. Je me rappelle des tricheries phénoménales pendant les contrôles d’histoire, du jeu de la cocotte, de l’absence de « félicitations » sur mon bulletin pour bavardages et de mon mental breakdown en allemand, mais c’est à peu près tout. A la danse, ma division a retrouvé la même professeur qu’en sixième. C’était sûrement la plus humaine de l’école, mais aussi la plus étrange. J’ai appris qu’elle s’était faite rétrograder depuis mon départ : elle n’enseigne plus désormais que le yoga, sûrement une punition de la direction pour ses méthodes basées sur les sensations, sur le bien-être corporel, sur le déploiement du corps dans l’espace, qui ne correspondaient pas à la rigidité et au perfectionnisme de l’esthétique de l’Opéra. Je me suis retrouvée hissée sur un piédestal insensé tout au long de l’année, pour ma musicalité, pour ma mémoire, pour mon raffinement, apparement. J’ai obtenu l’une des meilleures notes de la classe sur tous mes bulletins de danse : 14, qui est considérée à l’Opéra comme une note assez exceptionnelle, et que je n’avais encore jamais ni atteinte ni approchée de toute ma scolarité. Le pire, et le plus déroutant, était l’uniformisation des notes de mon professeur et de ma directrice : les notes étaient les mêmes, et je comprendrais plus tard qu’elles n’avaient pas de valeur. De fait, je me suis laissée aller : ça semblait si facile d’obtenir un 14 sans tendre les jambes à fond, sans parvenir à exécuter deux pauvres pirouettes. A mes côtés, j’avais deux antipodes : Mathilde et Eva, mes deux meilleures amies passionnées, acharnées et combattives, qui travaillaient sans relâche et le plus intelligemment possible, mais ne parvenaient pas à passer la barre du 11. Elles n’avaient pas besoin de reconnaissance et d’admiration pour continuer à avancer : moi, si. Il me semble que j’ai commencé à avoir honte de ma danse aux alentours des portes-ouvertes de cette année, vers mars-avril. Avec Mathilde, nous avions fait notre possible pour trouver le recoin le plus excentré des regards à la barre, ce qui était impossible dans cet immense studio rectangulaire baigné de lumière. Les parents étaient alignés comme des enfants de maternelle, assis contre le miroir. Les retardataires étaient debout sur les côtés. Il y avait les parents danseurs, dont nous voulions à la fois attirer l'attention et fuir le regard ; les parents un peu hautains, ceux qui étaient là pour vérifier que leur fille prodige était toujours au-dessus des autres ; les parents inquiets, comme ceux de Mathilde, les parents mal à l'aise, comme ceux d'Eva, et puis les parents fiers, comme les miens. Il y avait le visage rassurant de Clémentine, le seul qui m’importait. Autant d'yeux auxquels il était impossible d’échapper, autant d'yeux qui décryptaient chaque centimètre, chaque mouvement de nos corps et de notre danse. On se demande, on est presque certaine même, que la mère à gauche, là, elle nous trouve grosse. Que celle debout à côté du piano, elle a totalement cramé notre chute dans les tours. Que le père assis sur la chaise du professeur se fait totalement chier en nous regardant. Les portes-ouvertes, c’était comme tout le reste : petits, c’était excitant ; en grandissant, ça devenait une torture. J’avais comme commencé à prendre conscience que mon corps avait changé. Que le regard des autres ne me suffisait plus, maintenant qu’il n’était plus systématiquement admiratif.

Presque aussitôt après la rentrée de septembre, les distributions du ballet Casse-Noisette ont été affichées. Nous étions beaucoup sur la distribution, il fallait deux groupes, plus de tours de rôles, plus de remplaçants. Cette fois-ci, nous ne dansions pas qu’une partie, mais le ballet entier, aux côtés de la compagnie, sur la grande scène de l’Opéra Bastille, avec la pantomime et les décors autour. J’ai de nouveau eu beaucoup de chance : mes amies Eva et Apolline, et moi, avons été retenues en tant que titulaires. Nous avons repris les répétitions de la chorégraphie qui avait provoqué tant de frustration chez Eva et moi deux ans plus tôt. La série a duré tout le mois de décembre, et l’autre groupe a pris le relai jusqu'aux premiers jours de janvier. Nous avons dansé le jour de Noël, et l'autre groupe le soir du nouvel an. Après les spectacles, je rentrais à la maison avec Eva, avec nos maquillages de scène, les cheveux plaqués par la laque, crevées et heureuses. L’ambiance avait une fois de plus des airs de colonie de vacances : les trajets en car, assises sur les places du fond avec les garçons, notre enceinte crachotant nos musiques pop commerciales, et Paris qui défilait à nos fenêtres. A Bastille, nous prenions nos cours de danse d’échauffement dans les studios réservés à la compagnie avec le professeur qui nous avait également fait répéter Paquita. Pour la première fois, mes amies et moi nous trouvions en position dominante. Nous étions les plus âgées du groupe, les plus appréciées du professeur, les modèles, celles qu’on prenait en exemple pour les plus jeunes. Une fois sur scène, c’était une fois de plus davantage d’amusement que de danse. La Danse des Enfants enchaînait sur un passage atroce : une fois sortis de scène, nous devions effectuer un changement rapide de costume en coulisses, se mettre à nu et se faire mettre à nu par des habilleuses derrière un paravent minuscule, et troquer nos robes et rubans contre un costume de rats. Puis, pendant près de cinq minutes, nous devions courir à quatre pattes après la danseuse principale dans des costumes très lourds, un masque dans lequel nous parvenions à peine à respirer sur la tête, des genouillères, et d’affreuses fausses griffes au bout de gants dont l’odeur était douteuse. Les répétitions de cette partie se passaient dans le rire et l’humiliation. En sortie de scène, l’un d’entre nous faisait régulièrement un mini malaise à cause de la chaleur. Puis, nous retournions dans nos loges, pour finalement nous rhabiller en enfants sages et aller saluer. Une première vraie série de spectacles était formatrice de nombreuses manières : il fallait gérer la fatigue, le stress, qui finissait par s’atténuer au fil des représentations, profiter pleinement des jours de repos, organiser nos affaires, faire attention aux costumes, apprendre à redoubler d’efforts et non pas se relâcher de spectacle en spectacle. Je ne me rappelle pas avoir pâti tant que ça de la fatigue jusqu’à ce que mon père ne m’y force accidentellement : un matin, à la table du petit déjeuner, il avait gentiment entrepris de me masser le cou pour essayer de me détendre, et m’avait instantanément provoqué un malaise vagal en appuyant sur le mauvais vaisseau sanguin ; après mon évanouissement, on m’avait transportée à l’hôpital, toujours en pyjama, où une urgentiste s’était gentiment moquée de mon père avant de me renvoyer chez moi.

Le moment des résultats de notre fin de quatrième division me revient comme une scène de film. Même brasserie, même appréhension, mêmes silences, mais cette fois-ci un peu plus lourds. Je pensais avoir ma place assurée dans la classe suivante, ce qui n’était pas le cas de mes meilleures amies. Vega était venue en guise de soutien. Au moment fatidique, nous n’avons pas couru. La première chose que j’ai vue en m’approchant du bâtiment n’annonçait rien de bon : deux filles de ma classe, les deux siamoises, qui étaient comme deux soeurs depuis leur arrivée à l’école, en larmes. Puis, la soeur d’Apolline, se dirigeant vers Vega et moi, expression dramatique sur le visage: « c’est Eva, les filles… » Eva était déjà loin devant, le nez levé vers les feuilles. Ni Vega ni moi n’avons pensé à aller voir les résultats directement. Puis finalement, nous avons vu ce qu’il y avait à voir : deux renvois, l’un des noms étant bel et bien celui de notre meilleure amie, et puis nos deux noms, à Mathilde et moi, tout, tout en bas du classement. Eva avait déjà battu en retraite ; un essaim s’était amassé autour d’elle, qui pleurait, hurlait presque, ses parents impuissants derrière elle. Vega et moi avions été nous adosser par terre contre la façade de l’école. Notre professeur de maths était passée devant nous en voiture, avec son air fuyant de chien battu qui nous avait miraculeusement fait éclater de rire. Une mère d'élève s’était approchée de nous : « Alors Clara ? » Je lui avais donné ma position dans le classement. Sa réponse : « oh… et bien c'est super… bon, C (sa fille) est arrivée troisième, elle est un peu déçue, forcément hein, mais elle se rattrapera l'année prochaine ! » C’était malheureusement le genre de mères qui peuplait majoritairement la foule devant les grilles. Les vacances s'étaient imposées dans nos esprits peu à peu ; Eva et Vega étaient parties quelques jours à l'Ile-aux-Moines dès le lendemain, puis il y avait eu le stage d'Angers où nous nous étions retrouvées toutes les quatre, avec Mathilde. On ne voulait pas encore penser à l'année prochaine. Eva était soulagée, maintenant. Elle irait au Conservatoire de Boulogne l'année suivante.

Mon année de troisième, et dernière année à l’Opéra, a donc très mal commencé. Deux semaines avant la rentrée, mes parents avaient décidé de louer un appartement dans le Sud-Ouest de la France. Au beau milieu d'une plage bondée, sous le soleil de Biarritz, je m'étais rendue compte d'à quel point je ne voulais pas y retourner, et je m'étais mise à pleurer. Plus tôt au cours de cet été, j’avais commencé à prendre conscience d’à quel point la danse ne m’animait plus. J’avais eu la chance de passer la sélection pour un stage à White Lodge, l’école de danse junior du Royal Ballet, et de partir pour la banlieue de Londres pendant deux semaines. Ces deux semaines se sont étirées dans une fatigue et un ennui permanents. Je subissais les cours de danse, me rendais compte que moi, élève de l’Opéra de Paris, n’avais pas le niveau face à toutes ces américaines et coréennes issues d’écoles bien moins prestigieuses que la mienne. A la veille de la rentrée, je n’avais qu’un mot en tête : « solitude ». J’avais peur des mois d’école amputée de deux de mes meilleures amies, qui ne seraient plus là pour contrebalancer l’humiliation que je m’apprêtais à endurer à la danse. La réunion de rentrée a été une hécatombe. Tout ce qui était excitant auparavant sonnait à présent bizarre et hors contexte. Eva et moi avions toujours adoré la rentrée : nous nous appelions plusieurs fois dans l’optique de sa préparation, planifiions nos tenues des semaines à l’avance, une pour la réunion, une pour la vraie rentrée. Mais cette année, elle n’était plus là, je n’étais plus une petite fille, et le discours d’accueil se voulant chaleureux de la directrice sonnait hypocrite, insensé et stérile. L’idée de quitter l’école a commencé à me trotter dans la tête dès septembre, et ma décision s’est concrétisée en octobre. Il me restait seulement huit mois à tenir… et ça promettait d’être long.

Ma relation avec ma professeur de danse de troisième division a démarré du mauvais pied. J’étais d’une invisibilité totale dans ses cours, même si je dois avouer qu’en réalité, c’était mon but : me faire oublier. J’ai compris très vite qu’elle me trouvait éteinte, ce qu’elle avait dit à mes parents lors d’un entretien exceptionnel : « votre fille a l’air triste, peu motivée » ; « elle semble avoir perdu toute sa technique ». Elle s'attendait à retrouver la jolie danseuse à qui elle avait fait répéter Scaramouche deux ans plus tôt ; mais malheureusement, elle avait disparu. Je me sentais lourde, je me trouvais grosse, je n’avais plus la moindre once de confiance en moi. Cette professeur était humaine et pédagogue, c’était certainement la moins dérangée de toutes celles que j’avais eues jusqu’alors ; malheureusement, elle n’était pas décidée à me faire profiter de ces belles qualités. Pourtant, je faisais mon possible pour travailler du mieux que je pouvais, pour comprendre ce qu’on me disait, et durant une bonne partie de l’année, j’ai continué à suivre les cours particuliers de Clémentine le week-end, dans l’espoir de sauver les meubles. Mais voilà ce qu’on m’a répondu : mes bases étaient fausses, j’avais apparement travaillé sur une structure trop instable, mon corps était en plein changement, et il chamboulait tout sur son passage. Clémentine avait tenté de me rassurer en m’assurant que tout le monde passait par là : une phase temporaire de régression, due à une puberté et une rupture corporelle inévitables. Mais malheureusement, à l’Opéra, la puberté n’avait pas sa place. Elle ne devait pas exister, et si elle persistait, être contrée, combattue. Mais je ne l’ai pas fait, car je n’en avais plus ni l’envie, ni la force. Mon corps tout entier souffrait, le moindre dégagé était douloureux, la barre était une torture, et plus je me persuadais que mon corps n’était pas fait pour ça, plus cela s’imposait à moi comme une vérité. J’ai enchaîné les crises de larmes au cours des échauffements, ai dû m’échapper du studio à de nombreuses reprises.

J’ai réellement compris au cours de cette année que ma faiblesse tenait dans mon besoin constant de reconnaissance de la part des autres ; si je m'étais effondrée dans un premier lieu, c'était avant tout parce que l'on m’avait soudainement déclaré que je n'étais pas une bonne danseuse, que je n'avais absolument pas le niveau. A partir du moment où je ne pouvais plus danser pour les autres, il m'était devenu impossible de danser pour moi. Il m'est arrivé de me demander si, finalement, le plaisir que me procurait la danse ne provenait pas seulement du regard admiratif du public, des compliments de mes amis, de mes parents, de mes professeurs. J’aurais aimé être plus combattive, plus forte, plus passionnée tout simplement. Il a suffi d'un seul échec pour me faire vaciller. En face de moi, Mathilde, elle, était toujours sur pieds, plus battante que jamais ; peut-être qu’elle, au fond, aimait vraiment la danse plus que moi. Aujourd’hui, j'ai compris qu'on l'aimait juste différemment. Aux vacances de la Toussaint, sur une aire d'autoroute au retour d'Amsterdam, mes parents ont reçu un message de ma soeur. L'école m'avait envoyé un courrier, l'une des fameuses lettres. Les lettres sont un genre de warning en prévention du bulletin ; elles sont toujours adressées au parents, et les informe d'un quelconque défaut ayant des conséquences négatives sur le niveau de danse de leur enfant. Pour ma part, il s’agissait de membres trop massifs ; littéralement, il m’a été reproché que mes chevilles étaient trop épaisses. J’avais également des problèmes de répartition de poids du corps, qui endommageaient mon placement et m’empêchaient de gagner en technicité. C'était la première lettre de ma scolarité. Je l'avais lue rapidement sur le portable de mon père, puis j'avais refermé le coffre de la voiture. J’avais regardé mes parents avec des yeux vides et asséné un « c'est la vie ». Je n’ai pas été touchée, dans le principe. Je connaissais déjà la procédure, Eva et Mathilde en étaient victimes depuis la sixième. Par contre, c'était la première fois qu'on me disait concrètement que mon poids, mon corps laissaient à désirer. Et ça, je ne l'ai pas trop supporté.

Les Démonstrations ont été une joyeuse catastrophe. J'étais d’une immense faiblesse, n'ai pris aucun plaisir, complètement effrayée. Cette année-là, ma division portait des tuniques violettes, qui paraissaient rose jambon depuis la salle, avec des jupettes courtes devant et longues derrière qui avaient le don de proprement niquer une silhouette. De retour en coulisse, ma professeur était venue me glisser qu’il fallait absolument que je me rattrape, que ma faiblesse était inadmissible. Notre présentation de danse de caractère est néanmoins parvenue à introduire un peu de bonheur dans cet enfer : j’étais à l’aise dans ce style, et mon professeur m’avait mise en valeur tout du long. Je me rappelle de nos moments en coulisse, avec une camarade de classe qui, comme moi, avait pris la décision de quitter l’école ; nous nous promettions que ces Démonstrations seraient les dernières avant la libération, et qu’il fallait que nous profitions de la scène, de son privilège, de sa magie. Cette fille avait le malheur d’avoir des parents danseurs retraités de l’Opéra. Cette position lui valait une pression hors pair qui s’accompagnait de privilèges. Elle assumait pleinement son abandon ; ne terminait pas les exercices, ne décochait pas un sourire du cours, répondait à peine aux questions de notre professeur. J’avais au moins le mérite d’aller au bout des exercices, mais quand arrivait le temps des bulletins, c’était toujours elle qui récoltait les meilleures notes.

J’ai tout de même expérimenté quelques remontées d’espoir au cours de cette année. Je me souviens par exemple d’un cours où ma professeur m'avait félicitée pour ma musicalité, ou pour l’exécution correcte d’un pas sur pointes que les autres peinaient à faire. Je sentais alors la reconnaissance et l’admiration palpables autour de moi, et me faisais la réflexion qu’il me serait possible de repartir, de me remettre en marche. Puis, quelques jours plus tard, je dégringolais de mon nuage parce qu’il m’était apparement impossible d’exécuter un dégagé correctement. J’ai obtenu la note de 8 au premier trimestre de cette année. A ma connaissance, jamais un élève n’avait obtenu de note aussi basse. Mais cette année, apparement, je n’étais pas la seule.

Par-dessus tout, l'adage était ma hantise. Le cours d’adage, ou cours de pas-de-deux, visait à apprendre à danser avec des garçons, qui eux devaient apprendre à nous porter, à nous manipuler, à créer l’illusion qu’ils nous faisaient voler alors que le processus entier convoquait les muscles les plus profonds. Mon partenaire et moi ne nous accordions pas du tout ; c’était mon ami depuis des années, mais la danse nous opposait comme deux aimants contraires. Nos corps se repoussaient mutuellement, nous étions incapables d’exécuter quoi que ce soit. Je tombais, encore et encore, incapable de me maintenir sur pointes. Ces cours s’accompagnaient de nouvelles préoccupations désagréables : il fallait faire attention à ne pas oublier de mettre du déodorant, changer de tunique. La mixité filles-garçons s’avérait néfaste pour la confiance en soi.

Au vu du danger qui menaçait ma place à l’école, il a fallu envisager une solution de rechange. Je pensais avoir fait comprendre à Clémentine et à mes parents que j’en avais fini avec la danse ; pourtant, ils sont parvenus à me convaincre de passer le concours d’entrée au Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris. Je ne comprenais pas pourquoi on voulait me faire croire que ce serait différent ailleurs. Une grande partie des élèves de l’Opéra passait ce concours chaque année, afin de s’assurer une place dans une bonne école en cas de renvoi. Sa préparation demandait beaucoup de travail : le deuxième tour comprenait notamment une variation. J’ai alors dû choisir une musique, chorégraphier, répéter, beaucoup. Ensuite, il m’a fallu régler en urgence ces fameux problèmes de placements, récemment découverts. Je ne compris comment le faire que bien plus tard, une fois devenue amateur, quand mon corps, désormais libre de danser pour lui-même et libéré de son poids, s’est finalement décidé à ressentir toutes ces images abstraites (« va au bout de tes mouvements », « danse plus grand », « convoque tes muscles mais reste détendue ») qui ne faisaient pas sens à l’Opéra. Enfin, il m’a été délicatement suggéré de perdre un peu de poids ; ce serait forcément plus joli…

Afin de régler mon problème d’ « épaisseur », une masseuse a travaillé sur mon corps régulièrement pendant plusieurs mois. En plus de cet engagement plutôt agréable, je me suis efforcée d’aller nager quelques mètres à la piscine chaque dimanche. Par contre, lorsque l’on a évoqué l’éventualité de poser des limites à mon alimentation, j’ai catégoriquement refusé : je considérais cette contrainte comme un sacrifice absurde et déphasé de l’image moderne de la danseuse que tout le monde s’acharnait hypocritement à promouvoir. D’ailleurs, contrairement aux idées reçues, nous ne subissions pas de pression à l’école en ce qui concerne la nourriture. A l’exception de quelques élèves ayant été discrètement convoqués chez l’infirmière, chargée de leur faire respecter un régime spécifique, nous étions servis copieusement à la cantine, profitions des viennoiseries au goûter, et les cas d’anorexie étaient rares.

La confection de ma variation s’était avérée agréable, dans un premier temps. J’avais la liberté de la composer de mouvements qui m’iraient, convoqueraient un minimum de souffrance corporelle, pourraient me rendre miraculeusement jolie. J’étais décidée à tenter de m’amuser. Puis, au bout de quelques mois, le découragement a repris le dessus. J’ai traversé un hiver de fatigue constante qui m’a provoqué deux blessures : un tendon qui se décalait sans arrêt au niveau de la hanche et un carrefour postérieur qui s’est éternisé jusqu’au concours. En plus de mes cours particuliers hebdomadaires, je devais maintenant me présenter chez Clémentine le mardi soir, et enchaîner ma variation plusieurs fois, à peine descendue du bus, à peine échauffée, mes heures de danse de la journée dans les jambes, puis suivre un cours de barre au sol. Ces répétitions avaient l’effet inverse que souhaité : elles me crispaient, m’énervaient, me stressaient, me faisaient craindre un concours auquel je n’attachais en réalité que peu d’importance.

Le concours a eu lieu en mars, au sortir des vacances de février que j’ai passées à répéter. J’ai temporairement repris goût à la danse au cours de ces deux semaines, un goût qui ressemble à celui qui s’est manifesté de nouveau plus tard, en tant qu’amateur. J’ai notamment découvert le Studio Harmonic à Bastille et les cours d’un vieux danseur américain, qui sont parvenus à rallier, pour la première fois depuis longtemps, danse et plaisir. Grâce à Clémentine, j’ai également eu la chance de pouvoir travailler avec son meilleur ami, danseur du corps de ballet, dans les studios de l’Opéra Garnier. Entre intimidation et pertes de moyens, je suis miraculeusement parvenue à progresser. Mon professeur me trouvait faible techniquement, mais louait mon sens artistique, que je pensais avoir perdu quelque part entre mon examen de fin de quatrième division et la torture de la troisième.

Je ne suis pas allée au-delà du premier tour du CNSM, comme beaucoup d’autres élèves de l’école d’ailleurs. Il consistait en un cours de danse classique basique, que j’avais étonnamment beaucoup apprécié ; je crois être parvenue à me rappeler, au cours de cette heure et demie, que si je dansais c’était avant tout en mon propre nom, au nom de sensations corporelles précises et extrêmes qui me procuraient cette même adrénaline que quand je dansais seule dans ma chambre. J’ai énormément pleuré au moment des résultats, davantage de soulagement que de déception. J’avais enfin la liberté de laisser tomber. Eva a été prise au CNSM. Ca a été la meilleure nouvelle de mon année. Ma professeur à l’école, en voyant revenir ses trois élèves bredouilles, s’était heureusement montrée douce et indulgente. Seulement, l’année n’était pas finie. Ma fatigue la faisait paraître interminable. Ma désormais liberté de ne plus me soucier des cours ne les rendait pas plus supportables, au contraire : j’ai atteint un autre stade de détresse, une spirale de détestation de moi-même, qui me poussait à me ressaisir et me tirait vers le bas dans le même temps. Lors d’une énième crise de larmes en cours, ma professeur m’avait demandé de venir m’assoir à côté d’elle quelques minutes. Elle avait réitéré son discours inquiet et concerné, émis des regrets à l’égard de la jolie petite fille de cinquième au sens si artistique qu’elle n’avait jamais su retrouver, s’était permise de déplorer mon découragement ; c’était dommage, j’avais même joliment commencé à m’affiner, ces dernier temps ! Au moins, mes efforts nautiques avaient visiblement servi à quelque chose…

J'ai posé ma démission officielle le dernier jour du mois de mai. Les démissions n’étaient pas très courantes, mais ces derniers temps, elle semblaient tomber par paquets. Avant l’officialisation de mon départ, les filles de ma division avaient adopté un comportement assez spécial : à l'approche de l'examen, elles devenaient de plus en plus pressantes, passaient leur temps à me demander quand était prévu mon départ de leur classe. Elles souhaitaient simplement mon départ le plus prompt pour enfin connaître la composition des duos définitifs de l’examen. Mêmes mes plus proches amies se prêtaient à ce jeu. J’ai donc accéléré le processus, pris mes parents entre quatre murs, pris rendez-vous avec la directrice, et en quelques jours, c’était fait.

J’ai partagé ma fin d’année entre lecture et révisions du brevet. Je suivais mes cours de troisième le matin de huit heure à midi comme d’habitude, puis j’allais à l’étude l’après-midi aux côtés des plus petits de l’école pendant que mes amis étaient en cours de danse. Quelques temps après ma démission, j'ai croisé ma professeur de danse dans un couloir. De la même façon et sur le même ton que mon professeur de musique, elle m’a demandé comment j'allais, si ce que je faisais me convenait. Elle s'est montrée aimable. Un poil maternelle. Je me suis infiltrée dans les coulisses de la salle de spectacle de l’école pendant l'une des répétitions peu de temps avant la répétition générale de l’examen de mes camarades, dont le stress était palpable ; plusieurs d’entre elles ont chuté, la directrice les avait assommées de critiques. Depuis ma cachette dans la coulisse, j’étais partagée entre l’envie d’être parmi elles et le soulagement de ne plus jamais avoir à me soumettre à ce genre de pression. J'avais quitté les cours complémentaires du jour au lendemain, mais avais obtenu l’accord de la directrice de participer une dernière fois au cours de théâtre, qui était mon cours préféré, plus pour l’ambiance que pour la pratique. J’avais présenté une scène en duo avec Apolline ; nous jouions deux amies devenant complètement folles au fur et à mesure de l’extrait, qui se terminait en hurlements. C’était drôle ; une fois un pied hors de cette école, je ne ressentais plus la force de l’humiliation qui m’avait tant empêchée de me lâcher à l’oral devant un public au cours de ma scolarité.

Je ne peux nier que mon abandon de l’école a trouvé ses bases dans le départ de mes amies, un an plus tôt. Leur absence a été un catalyseur de mon ennui et n’a fait que confirmer à quel point mon expérience sociale à l’école était la racine de mon bien-être. A notre arrivée dans l’école, ma division a été instantanément classée sur liste noire. Elle était considérée comme une division empreinte d’insolence, de paresse. Les coups bas et les histoires de rivalités s’y étaient multipliés, engrenés, du point de vue de mes meilleures amies et de moi-même, par trois filles qui ne nous ont pas rendu la vie facile. On parle beaucoup de compétition, d’hypocrisie, de violence quand on parle de cette école. On a l’image de filles, rarement de garçons d’ailleurs, qui se tirent les unes les autres vers le bas, emploient une énergie incroyable à décourager les autres et à leur mettre des bâtons dans les roues. Nous en avons été victimes, bien sûr, et y avons peut-être même participé quelques fois. Mathilde s’est pris des remarques racistes, Vega s’est fait voler ses chaussons, et je me suis faite malmener par une de mes camarades pendant plus d’un an, entre autres. Mais notre force a été de trouver des appuis au milieu de ce bordel : je me suis rapprochée des bonnes personnes dès la sixième, et ne les ai plus quittées. Aujourd’hui, Vega, Mathilde, Eva et Apolline sont toujours mes meilleures amies, et les divergences de nos vies, de nos milieux, de nos centres d’intérêts n’y ont rien changé. Ce sont elles qui m’ont permis de grandir, de trouver un échappatoire dans les week-ends, de nuancer mon point de vue sur cette école, de supporter sa pression. Avec elles à mes côtés, les méchancetés des autres n’avaient pas d’importance. Il était évident que nos appréhensions respectives de la danse nous avaient départagées, par moments : les périodes où Mathilde et Eva s’acharnaient et se lamentaient, au point de jalouser les autres, m’éloignaient d’elles, et je me sentais à des années lumière du calme dont faisait preuve Apolline lorsqu’elle dansait le mambo de West Side Story dans les coulisses avant chaque examen, au lieu de se concentrer en silence comme les autres. Mais je les respectais pour leur capacité à toutes de vivre la danse courageusement, à leur manière, ce que je n’ai pas su faire jusqu’au bout. Sur les treize filles de notre division initiale, une seule, Apolline, est maintenant professionnelle et fait partie du corps de ballet de l’Opéra. Son calme, sa constance et son talent ont payé, et je suis extrêmement fière d’elle. Vega a été la première à débarquer dans le « vrai monde », en intégrant un collège privé parisien pour son année de troisième. De là, la « normalité » avait commencé à m’attirer : j’avais commencé à rêver de vraies vacances, des vacances sans stages, et de ce « monde extérieur », plus divers, peut-être plus banal mais surtout plus vrai, dans lequel je retrouverais toujours mes amies sans avoir besoin de me rattacher à cet endroit exceptionnel qui avait forgé nos relations.

L’Ecole de danse de l’Opéra avait ses traditions, forgées par trois-cent ans d’existence. Ces traditions, dont la symbolique ne prenait pas sens dans nos esprits étant petits, m’apparaissent aujourd’hui tout autant drôles qu’absurdes et oppressantes. Il y avait la révérence par exemple. Chaque fois que nous croisions un adulte dans l’école, nous devions effectuer un petit salut, le pied pointé en arrière pour les filles, tête baissée et pieds joints pour les garçons. Les premières années, dans le doute, nous saluions la même personne plusieurs fois par jour, et pas seulement les professeurs de danse, de cours complémentaires, les pianistes et la directrice, mais aussi les professeurs de la partie scolarité, les surveillants, les cuisiniers, l’infirmière. Avec le temps, le mouvement classique de la révérence s’est transformé pour les plus téméraires en un simple « bonjour », quel qu’en soit le public. J’admets aujourd’hui la logique partielle de cette tradition : de la même façon que dans tous les sports de combat, saluer son adversaire, son partenaire ou son aîné est un signe de respect et de remerciement légitime, faire la révérence l’est à la danse. Mais aucun lutteur, aucun judoka n’irait effectuer une révérence à un de ses semblables en dehors du ring ; d’où ma sensation de soumission quand, habillée en civil, je me retrouvais à fléchir les jambes devant un professeur dans les couloirs. Il nous arrivait même de sourciller quand nous en croisions un dans la rue et que, dans le doute mais surtout par réflexe, nous effectuions une révérence discrète pour ne pas risquer la « réprimande ». La réprimande était le prix à payer pour tout manque de respect de ce genre, ce que notre professeur d’expression musicale prenait soin de nous rappeler. Il n’était pas rare d’être réprimandé pour ne pas avoir fléchi les jambes devant lui, délit qui était alors rendu public sur le tableau d’affichage de l’école : les réprimandes, mini blâmes, étaient des sanctions qui, une fois rapportées, étaient tapées à l’ordinateur puis imprimées. Le contenu de la feuille était le suivant : nom(s), et intitulé du délit. Quand la bêtise était plus grave, elle menait parfois à une soustraction de points sur notre note finale à l’examen ; une bonne partie de notre division s’était vue soumettre à cette sanction désespérante lors d’une crise de violence générale en mai de notre cinquième division. Parfois, les intitulés étaient remarquablement absurdes et, de fait, drôles, ce qui rendait le petit manège de notre surveillant général, punaisant énergiquement les feuilles sur le tableau, divertissant et même excitant. Les plus notables dont je me souviens sont les suivants : « ont mis la tête de leur camarade dans une poubelle » (il me semble que même la victime avait écopé d’une réprimande), « ont eu des relations sexuelles à l’internat », « s’amusent à expérimenter le rêve indien à l’internat », « coma éthylique par la consommation d’alcool fort sur les lieux de l’école » (celle-ci avait fait l’objet du plus grand drame connu par ma génération). Ces petites sentences publiques avaient pour effet de mettre en exergue les très rares comportements rebels, ou du moins incorrects, qui venaient faire trembler la sagesse, le havre de paix que devait être cette école. Nous n’avions pas d’heures de colle, par contre ; elles auraient chamboulé notre emploi du temps.

Bizarrement, quand les questions sur l’Opéra font apparition dans une conversation, le mot « autarcie » n’apparaît que rarement, contrairement aux mots « petit monde » et « atmosphère » qui ont, eux, une connotation beaucoup moins péjorative qu’elle ne devrait l’être en réalité. J’ai remarqué cette envie de faire ressortir et résonner le mot « autarcie », par la suite, chez plusieurs anciens élèves des générations ayant précédé la mienne. Via Instragram notamment, ou autour d’un café, l’amertume s’était imposée plusieurs fois, comme si, pour se justifier d’avoir appartenu à une sphère aussi fermée, aussi stricte, aussi élitiste, il fallait mettre en avant l’enfermement presque tyrannique que nous avait imposé l’école. Parce que c’était vrai, en réalité. Mais bizarrement, encore une fois, cette amertume sonne étrange dans la bouche d’élèves ayant été « jusqu’au bout », ayant été jusqu’au diplôme et qui, ayant divergé vers d’autres univers plus ouverts et plus « réels », se sentent obligés de dénigrer leur expérience à l’Opéra. J’ai toujours trouvé plus logique que quelqu’un comme moi, ayant volontairement pris la décision que cette école ne me convenait pas, que la danse ne me convenait pas, parle avec une telle amertume, ce que je ne fais que rarement en réalité. Mais j’imagine qu’on a tous eu notre lot de souffrance, ou au moins de frustration, quel qu’en soit le degré, nous, les élèves.

Nombreux sont les gens m’ayant inspirée ou incitée à écrire ce mémoire. Mes meilleures amies d’abord, avec qui le lien est resté indemne et s’est même renforcé une fois les portes de l’Opéra derrière nous, dont les versions des faits sont et resteront à jamais différentes. Mes parents, beaucoup ; parce qu’en dépit de la proximité avec laquelle ils ont vécu les événements, ils ne sauront jamais vraiment comment les choses se passaient, parfois parce qu’ils ne voulaient pas voir, pas entendre, et parfois simplement parce qu’ils n’étaient pas là. D’autres personnes du milieu de la danse aussi, dont ma professeur de danse, Clémentine, ou certaines de ses élèves en horaires aménagés dans des conservatoires à rayonnement régional. Je percevais quelque chose de particulier au sein cette dernière catégorie de personnes : de l’envie et de l’admiration souvent, mais de l’envie mélangée à une amertume et à un mépris s’étant développés au fil des échecs, des rejets au concours, des obstacles en tout genre que la danse n'achevait jamais de présenter sur leur chemin. Plusieurs d’entre elles m’ont souvent poussée à dire du mal de l’école, forcée à souligner ses imperfections, ses injustices et sa dureté ; elles savaient déjà à quel point cette école était incroyable, elles-mêmes avaient voulu l’intégrer. Mais au fond, le message qu’elles avaient envie de me faire porter était celui d’une dénonciation. Une dénonciation d’injustices qu’elles n’avaient en vérité pas subies, et dont elles ne savent même pas à quel point elles peuvent être nuancées. Car n’importe quelle école d’excellence, aussi ancienne que celle-ci de surcroit, a ses vices, sa part de tyrannie ; c’est malheureusement à cet autoritarisme historique que beaucoup d’entre elles doivent leur excellence, justement. Quand j’étais en première dans le lycée public que j’avais intégré en sortant de l’Opéra, j’étais tombée sur le roman Danser au CDI. Après avoir longtemps rechigné à le lire, je m’étais finalement plongée dedans et avais reçu comme une claque la vérité avec laquelle son auteure avait décrit l’école, alors même qu’elle n’était qu’observatrice et n’en avait jamais fait partie. J’avais alors été forcée de réaliser que j’avais beau avoir eu envie de protéger mon expérience et sa réalité, d’en extraire les autres en leur disant qu’ils ne « comprendraient pas », l’Ecole de danse n’était en fait qu’un petit monde au milieu des autres, et que n’importe qui s’y intéressant pouvait le pénétrer. C’est dans cette optique que je termine ce mémoire : j’ai ressenti un besoin de partager cette expérience si éloignée de moi qui, aujourd’hui, ne me touche plus, mais qui a en réalité une portée plus universelle que celle que j’ai toujours voulu lui donner.

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Image: Aurélia Trutet http://www.aureliatrutet.net

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